"La refondation du monde" de Jean-Claude Guillebaud (Editions du Seuil)

Un résumé du livre préparé par Jean-Claude Keller

Avertissement: ce résumé est construit uniquement sur la base d'extraits du livre, les numéros de page sont à chaque fois indiqués

 

Questions préalables: Vous avez dit "refondation"?

p.9 Nous, citoyens modernes, répugnons désormais aux interrogations trop directes… Nous privilégions d'instinct les questions de méthodes plutôt que les questions de fond. Pour ces dernières, et assez extraordinairement, nous faisons comme si les choses allaient de soi ou, au pire, pouvaient toujours être renvoyées à plus tard.

p.10: Faut-il nous résigner à la fin des pensées totalisantes, au règne versatile de la "démocratie d'opinion", aux pesanteurs du tout-marché ou de la technoscience… Mais ces menaces nous trouvent, cette fois, désarmés. Nous ne savons plus comment y faire face… Rarement, il nous a semblé plus urgent de retrouver un peu de terre ferme. Refondation, en effet… Mais on ne se méfie jamais assez des malentendus… Concernant le projet qui justifie ce livre j'en discerne au moins cinq.

p.11 1. Faut-il parler de "morale"?…le débat récurrent sur les valeurs ou la "quête de sens" me paraît assez vain… Il suggère l'idée d'un choix de pur confort… Comme si se présentait à nous l'étendue d'un possible - d'une "offre" éthique - dans lequel il suffirait d'opérer une sélection, à l'instar d'un pousseur de Caddie… Voyons un peu: quelles valeurs adopterons-nous demain? Ou encore: à quelle sauce choisirons-nous d'accommoder nos vies?

p.12 Invoquer les valeur perdues ou les morales en faillite est devenu la routine consolatrice d'une modernité qui ne sait plus où elle en est…

C'est à une démarche infiniment plus vitale - et risquée - que nous invite le mot de "refondation"… Sans affiliation à une histoire, sans transmission d'une conscience et d'un langage hérités pas d'humanisation imaginable…

p.13 Elle est la source même de ce qui nous tient réunis; elle fonde littéralement notre capacité de vivre assemblés et de nous perpétuer, d'une génération à l'autre, en obéissant à ce que Platon appelait déjà le "projet d'immortalité". "L'important… n'est pas de savoir quelle est la vraie religion mais de savoir comment les hommes peuvent vivre ensemble".

La question n'est point morale au sens normatif du terme mais, pourrait-on dire, au sens anthropologique… Sur quelles fondations poserons-nous finalement l'édifice de nos codes, de nos règles, de nos lois ou de nos disciplines que mine sans cesse une irrémédiable incomplétude, ce "vide" moral et spirituel qu'annonçait jadis Max Weber?

p.14 2. Comment échapper à la nostalgie? Quiconque s'affronte à ces questions fondatrices, quiconque ne se satisfait ni de l'injustice ni du nihilisme ambiants se voit immanquablement sollicité par la nostalgie… Derrière les artifice du langage et les rhétoriques "progressistes", nous percevons presque toujours un discours de déploration et un projet… de restauration. Ils n'ont pas grand sens.

p.15 Tenter de nous guérir du désarroi contemporain en ressuscitant ce qui est mort est une entreprise sans avenir.

En cette fin de siècle, nous somme les contemporains anxieux d'une réalité qui demeure, au sens strict du terme, impensée. Cette immense rupture historique, par son ampleur, n'est comparable à rien de connu, pas même aux grands basculements qu'introduisirent jadis, l'imprimerie, la machine à vapeur ou la révolution copernicienne. La nostalgie est mauvaise conseillère.

p.17 Sous l'effet mimétique de la rivalité, se trouvent interminablement affrontées deux réflexions aussi infirme l'une que l'autre. L'une procède de l'adhésion puérile aux vulgates du moment, l'autre récuse en bloc la réalité contemporaine; l'une annonce la félicité postmoderne de l'individu-consommateur, l'autre prédit la fin du monde désenchanté.

p.18 Dire un non définitif à tout discours de déploration revient donc à déjouer, par avance, ces sortes de pièges… "Il faut apprendre à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent, écrit André Gorz… Il faut oser rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaîtra plus, Il faut oser l'Exode."

3. Le droit n'est-il pas suffisant? …Pour certains, la référence aux grandes chartes et déclarations devrait largement suffire à fonder notre résistance aux nouveaux barbares.

p.19 Pour les tenants de cet optimisme, la démarche refondatrice serait devenue sans objet… Comment faire prévaloir sur l'ensemble de la planète ces "droits de l'homme" ainsi formulés? Comment bâtir, pas à pas,, les institutions internationales capables de donner vie à cette morale universellement admise? Tel serait notre travail. En revanche, s'interroger sur la source, l'histoire, le fondement et la solidité de ces droits ne serait pas seulement inutile, mais inopportun.

p.20 En vérité, l'antagonisme planétaire entre différentes conceptions du Bien demeure plus ardent et plus irréductible qu'on ne le croît. C'est même la violence renouvelée de cet antagonisme qui nous renvoie mécaniquement vers les questions fondatrices… A quoi croyons-nous au juste? Quelle fut la genèse de ces convictions? En sont-elles vraiment? Pourquoi et comment sont-elles, aujourd'hui, gravement menacées?

C'est un fait que nos sociétés déboussolées ont tendance, comme on le verra, à combler le vide qui les habite par un recours de plus en plus tatillon et obsessionnel au droit positif.

p.21 Le droit, à lui seul, ne saurait fonder une civilisation, pas plus que le juge ne peut devenir, à son corps défendant, le prêtre thaumaturge de la modernité, chargé de définir à notre place la différence entre le Bien et le Mal…

4. Est-il encore possible de penser la totalité? Le quatrième malentendu tient à notre propre impuissance devant la complexité sans cesse plus intimidante de la connaissance humaine.

p.22 Nous sommes entrés dans le temps du savoir éclaté et labyrinthique… En dépit de ces appels convenus à la "transdisciplinarité" qui font le bonheur des colloques, il n'y a plus désormais qu'un savoir parcellisé et clos sur soi-même.

Voilà quinze ans déjà, Marcel Gauchet soulignait la fatalité de cet éparpillement de la connaissance, gage de son approfondissement.

p.23 Cette parcellisation, aussi indiscutable que nécessaire, porte cependant en elle une forme de "barbarie" ou de déshumanisation progressive qu'il est difficile d'accepter… Nous serions voués soit à la bêtise discoureuse, soit à la connaissance microscopique. Entre les deux, il n'y aurait plus grand chose de praticable. Mais n'est-ce pas précisément dans cet entre-deux que nous vivons et que "fonctionne", au jour le jour, ce qu'on appelait naguère une civilisation?

Comment prendrais-je parti puisque je ne sais rien?… Mais il arrive aussi que cette nouvelle inaccessibilité du "global" serve d'alibi à la simple inculture, notamment celle des élites agissantes, des décideurs publics ou privés… Elle peut, à la limite, justifier les dérives populistes, le "tous ignorants" se substituant au "tous pourris".

p.24 La couche qui gère, celle aussi qui pense correctement, n'est-ce pas de plus en plus celle de instruits illisants?

Veillons donc à ce que la nouvelle complexité du savoir ne serve pas d'alibi à la sottise dominante… Tenter de renouer, même imparfaitement ou incomplètement, les fils d'un dialogue entre les savoirs ne me semble pas une entreprise totalement vaine…

p.25 5. Comment récuser la dispute? Le dernier malentendu procède de notre inclination spontanée pour la dispute, la guerre des concepts… dès qu'il est question des origines.

p.26 Dans ce qui nous a constitués et qui fonde aujourd'hui notre vision du monde, quelle est donc la part respective de la pensée grecque, du judaïsme et du christianisme?… Au yeux de certains, il ne serait pas indifférent d'escamoter certaines filiations… On en connaît qui s'exaspèrent de cette part juive… D'autre encore préfèrent… Bref, sous chacune de ces pierres grouillent quantités de petites guerres.

Eric Weil écrit: Bâtie au carrefour de la sagesse grecque, du prophétisme biblique et de l'utopie évangélique, "l'Europe est une tradition qui ne se satisfait jamais de sa tradition".

On ne saurait mieux dire: préférer le questionnement au pugilat.

Première partie: Un adieu au siècle

Chapitre 1: Inventaire après naufrage

p.29 "Affolés de massacres et abasourdis d'invention", nous serons sortis de ce siècle en comptant les morts. Par millions, par dizaines, par centaines de millions…

Aucune réflexion sur le désarroi contemporain, nul examen du nihilisme qui assaille l'époque n'auraient le moindre sens si n'était d'abord pris en compte cet effrayant bilan.

p.30 Au-delà de la chair et du sang, des idées majeures ont été englouties elles aussi dont nous portons encore le deuil. D'un épisode à l'autre, d'un massacre à l'autre, d'une folie à l'autre, ont été progressivement "désactivés" des principes, des convictions ou espérances qui organisaient notre façon d'habiter l'Histoire depuis les Lumières, voire depuis plus longtemps encore.

p.31 Toute entreprise de refondation, toute réflexion sur le siècle qui vient exigent préalablement une conscience un peu plus nette de celui qui s'achève…

Le XXe siècle, dans sa réalité historique n'aura guère duré plus de soixante-quinze ans. Inauguré par un coup de revolver, il aura fini par un coup de pioche. Le coup de revolver fut tiré le 28 avril 1914… Il déclencha la Première Guerre mondiale, où fut englouti l'ancien monde… Le coup de pioche fut porté le 8 novembre 1989 sur le béton tagué du mur de Berlin, dont la destruction symbolisa l'implosion du projet communiste.

p.32 14-18: la matrice infernale …Entre les allègres départs pour le front du mois d'août 1914 et les hideuses comptabilités de novembre 1918, quelque chose sera bel et bien advenu dont nous mesurons mieux aujourd'hui la gravité.

p.33 Plus généralement, la guerre sonna la fin de l'Europe-puissance et le démantèlement prochain de ses empires coloniaux.

Mais l'effet de souffle du cataclysme fut sans doute plus durable encore sur le terrain de la pensée, celui qui nous occupe ici… L'individualisme universaliste et optimiste du XIXe siècle se voit ainsi avalé par la guerre: l'Avenir meilleur, la Science, la République - autant de mots à majuscule qui sortiront démonétisés de la grande boucherie qui a vu s'affronter les nationalismes.

…la priorité donnée au "nous" sur le "je"… six cent mille jeunes gens inutilement sacrifiés pour les seules offensives de 1915! Voilà qui brisait un lien essentiel… plus rien ne sera comme avant entre la France et chacun des Français.

p.34 Après 14-18, un soupçon tenace, une certaine idée du non-sens n'en finira plus de croître et bourgeonner, fouissant dans les tréfonds de l'inconscient collectif, affouillant et minant en profondeur les postulats de la raison démocratique… Mille exemples pourraient être donnés de ce vacillement…Le dadaïsme naissant proclame son refus de toute culture et récuse l'idée même de système établi.

p.36 Les ruses de la raison léniniste L'aventure communiste elle-même est à ranger parmi les ruptures générées par la Grande Guerre dont elle se prétendit la rédemption messianique, l'inversion intrépide: front contre front, classe contre classe…L'image de l'enfantement douloureux du Bien a recouvert le sentiment du désastre. C'est d'abord en se réappropriant la thématique hégélienne de la "ruse de la raison" que triomphera le léninisme… C'est au XIXe siècle, note François Furet, que l'Histoire remplace Dieu dans la toute-puissance sur le destin des hommes, mais c'est au XXe siècle que se font voir les folies politiques nées de cette substitution.

p.37 Nouvelle sacralisation de l'Histoire et prévalence du "nous" sur le "je": telles sont bien les deux idées-forces que le léninisme revitalise et embarque dans l'entreprise, c'est-à-dire vers un nouveau désastre plus sanglant encore… Avec Lénine, le riche n'est plus seulement le protagoniste d'une âpre compétition sociale, il devient l'ennemi à abattre… L'ennemi de classe sera jugé d'une essence à ce point différente que "classe" vaudra bientôt "race" dans le combat purificateur.

p.38 Après l'effondrement du communisme en 1989, on ne comprendra pas tout de suite que le naufrage a entraîné dans ses remous une part vivante du souci égalitaire lui-même… Dans le nouvel antagonisme entre la droite et la gauche socialiste, cette dernière aura désormais la "charge de la preuve" en matière d'égalité

p.39 Hitler: crime et volonté Avec Hitler et la Shoah, c'est d'abord le concept de modernité qui est pulvérisé. Modernité et culture. Dans la vieille Europe raffinée et savante… une antique barbarie peut donc faire retour.

Ce sont bien des barbares… Ils entendent ramener le monde à l'ingénuité impitoyable de ses origines, effacer deux millénaires de judéo-christianisme, instaurer la domination d'une race et d'un peuple…

p.40 Ainsi une civilisation, sans le savoir, pouvait-elle porter en elle sa propre négation.

C'est bien un trou béant, une faille, qu'ouvre la folie nazie dans la conscience européenne.

De ce point de vue, la Seconde Guerre mondiale ne durera pas cinq ans mais cinquante, et plus… le mal absolu du nazisme est comme une infection dont la malignité véritable ne se révèle qu'avec le temps.

p.41 La volonté monstrueuse exaltée par le nazisme se prétend affranchie, cette fois, des fatalités et déterminismes de l'Histoire… Elle est l'action prométhéenne à l'état pur, l'activisme divinisé, capable de remodeler le monde à sa guise et d'engloutir, s'il le faut, un peuple entier dans le brouillard du crime.

p.42 Après Hitler, nul ne pourra plus parler comme avant du volontarisme ou du projet prométhéen. Tous deux auront été éclaboussés par l'horreur des crématoires.

p.43 Guerres coloniales et "conscience malheureuse" Si une tyrannie nazie était vaincue, l'autre était toujours là. Elle puisait même dans sa participation décisive à la victoire une force de séduction renouvelée. Stalingrad et l'Armée rouge avaient héroïquement relégitimé, face à Hitler, l'entreprise communiste.

Victorieuses de la guerre du droit et vibrantes prêtresses de la liberté, les démocraties occidentales vont se trouver elles-mêmes compromises avec la violence et le cynisme… Il y eut d'abord Hiroshima et Nagasaki…

p.44 …il y eut également la pesante ambiguïté des guerres coloniales ou impériales. De l'Indochine à l'Algérie, de l'Afrique portugaise au Vietnam américain… Les trois longues décennies allant de 1945 à 1975 furent habitées par cette décisive contradiction.

La "donne" économique d'alors contribue, elle aussi, à renforcer ce sentiment d'iniquité et d'hypocrisie. L'après-guerre, en effet, voit naître deux concepts nouveaux, qui résument la nouvelle injustice planétaire: le sous-développement et le tiers- monde.

p.45 Un tourment essentiel, une nouvelle conscience malheureuse selon Hegel habiteront ainsi les esprit… La culture occidentale, pense-t-on alors, n'a plus de légitimité spécifique à faire valoir en matière de droit, de justice et de liberté.

Les dérives et les errements d'alors s'expliqueront de cette façon…

p.46 Le triomphe du soupçon Le mot "partiel" me paraît assez juste pour désigner cet universalisme affaibli, ce "faute de mieux", à la fois généreux et court qu'incarneront dorénavant le militantisme humanitaire et la mobilisation en faveur des droits de l'homme… Tout se passe comme si la pensée elle-même, après tant de compromissions et de fausses routes, se voyait à son tour justiciable du soupçon… Alain Finkielkraut n'avait pas tort de se demander, dès 1982, si le négationnisme n'avait prospéré pas sur cette dangereuse "mise en examen" de la pensée.

p.47 Une ombrageuse méfiance s'exprime désormais à l'égard de toute vérité, toute certitude, toute pensée générale.

Certes, on n'aurait tort d'historiciser à l'excès cette crise de la pensée… D'autres facteurs jouent, dont le moindre n'est pas la complexification du réel et de la connaissance… La distance prise avec l'unicité totalisante de la raison, l'avènement du pluralisme culturel, tout cela trouve d'ailleurs son origine très en amont dans le siècle. On peut même dire que la question ainsi posée l'est en réalité depuis les Lumières…

p.48 La pensée au tombeau? C'est dans les années 70 que s'est imposé le concept de "pensée faible" ou d'"ontologie réduite". Proposée par le philosophe Gianni Vattimo, cette ontologie réduite entend renoncer aux théories globales qui prétendent déchiffrer la nature intrinsèque des choses et se croient capables de démêler la complexité du réel…

p.49 …Pour Richard Rorty, théoricien d'une philosophie postmétaphysique, le "nihilisme positif" de la démocratie est préférable à tous les discours qui prétendent "organiser le monde"… La pragmatique de la démocratie est en quelque sorte supérieure à toute pratique théorique, quelle que soit sa virtuosité ou sa subtilité.

p.50 Il existe une parenté évidente entre ce courant relativiste et la tradition héritée de Foucault (années 60)… Pour Foucault, les intellectuels doivent renoncer à faire ce qu'ils font depuis le XIIIe siècle, à savoir "unir dans un même message l'héritage du sage grec, du prophète juif et du législateur romain".

p.51 Pour l'antihumanisme de Lyotard, la pensée des Lumières elle-même est à écarter car, écrit-il, elle est "tombée en désuétude". Et avec elle, le concept d'universalité… Le déclin, peut-être la ruine de l'idée universelle, ajoute-t-il, peut affranchir la pensée et la vie des obsessions totalisantes.

p.52 Ajoutons qu'une bonne partie de la sociologie sera influencée par cette renonciation "postmoderne" à la totalité… Il est temps, écrira maintes fois Tourraine, "de dégager le sens non seulement d'idées nouvelles mais de pratiques de tous ordres, individuelles et collectives, qui manifestent les enjeux, les acteurs et les conflits d'un monde nouveau… Acceptant, au bout du compte, un certain relativisme culturel, il s'intéresse assez peu aux contenus et aux valeurs.

C'est bien là tout le problème…

p.53 La fin des "postmodernes"? Globalement, on a reproché dès le début aux "postmodernes" et à leurs émules leur dérobade devant la nouvelle complexité sociale, mais aussi leur silence devant les injustices, les dominations ou les inégalités d'aujourd'hui.

p.54 Aujourd'hui, l'étoile de la postmodernité brille d'un éclat un peu moins vif, à mesure que renaît, dix ans après la fin du communisme, un vrai débat d'idées…Aux yeux d'Alain Caillé, la sociologie contemporaine est gravement défaillante depuis qu'elle a renoncé à s'occuper des mécanismes du pouvoir, des nouvelles normes sociales ou de l'économisme outrancier d'une société devenue dramatiquement unidimensionnelle. Ce n'est plus leur trahison qu'il reproche explicitement aux clercs d'aujourd'hui, mais leur démission.

Chapitre 2: La nouvelle ruse de l'histoire

p.55 Après l'effondrement du communisme en 1989, le temps serait venu, nous dit-on, de reprendre le fil d'une Histoire interrompue: celle des Lumière et de la liberté…

Seule l'intensité de notre désarroi nous empêche encore d'apercevoir cette nouvelle Renaissance… Plus d'affiliation archaïque ni d'appartenance disciplinaire, plus d'intolérance ni de dogmes…: une "société ouverte", un État neutre gérant jour après jour la diversité sociale et renvoyant les croyances comme les passions à l'intimité du privé. Pour le reste, seule la souveraineté débonnaire d'un droit laïc - et bientôt mondial - arbitrera les conflits d'intérêt et départagera le permis de l'interdit.

p.56 Pour les tenants de cet optimisme libéral, nous en aurions terminé, du moins sur le plan des idées, avec les passions meurtrières…

Cette "fin de l'Histoire", au demeurant, cela faisait près de deux siècles qu'elle était annoncée, et notamment par Hegel lui-même.

p.58 Plus trivialement, on a du mal à se convaincre que l'expansion boulimique du mercantilisme dans une société vide, la prévalence des lois du marché, l'apothéose du quantitatif, bref, que tout cela représente une forme parachevée de civilisation.

Sans doute faut-il résister, mais à quoi? Et comment? Sans doute faut-il se mobiliser, mais où est le front?

p.59 Une affaire d'abeilles Un mal au service d'un bien? N'est-ce pas, justement, le principe organisateur qui fonde le marché?… Il entend asseoir la prospérité de tous sur l'intérêt bien compris de chaque individu. C'est là, nous dit-on, l'alchimie fascinante du libéralisme… Bernard Mandeville (1705) observe que, dans la ruche, l'affairement égoïste de chaque insecte produit mécaniquement un résultat bénéfique… En 1776, Adam Kircady Smith reprendra cette idée: "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, du boulanger que nous attendons notre dîner, écrira-t-il, mais du souci de leur intérêt propre."

p.60 La main invisible du marché deviendra le "dieu caché" régulant la société pour le plus grand profit de ses membres…en voulant mettre l'égoïsme de chacun au service de tous, elle en vient à légitimer celui-ci… Elle érige un "mal" en principe organisateur et fait ipso facto l'éloge d'un égoïsme qu'il lui faudra, tout à la fois, combattre.

Comment, dès lors, ne pas voir ce qui crève les yeux: le malaise qui accompagne cette fin de siècle se nourrit du pressentiment qu'une absurdité, quelque part, est à l'œuvre? A-t-on jamais connu, dans l'Histoire, une civilisation dont le "vice" serait le fondement principal?… Dans une démocratie de marché intégrale, le "vice" de la cupidité devra être tout à la fois célébré pour son efficacité productive et combattu pour sa dangerosité sociale.

p.61 L'hégémonie du marché aboutit à une réévaluation implicite - mais dévastatrice - des vertus et vices qui valent d'être socialement reconnus.

p.62 Pour son dynamisme même, la société de marché doit se fonder sur ce qui était jadis considéré comme des antivaleurs, des "vices", pour ne pas dire des péchés. Ainsi en est-il de l'envie, qui, bien plus que le "besoin", devient le véritable moteur de la consommation… Le message implicite consiste à anoblir la boulimie et la jouissance… Quant au publicitaire, chargé de ranimer par ses stratagèmes la flamme de l'envie, il est le nouveau prédicateur de la modernité.

p.63 Quand le mort saisit le vif Cela fait plus de deux siècles qu'Adam Smith a identifié la "main invisible". Depuis lors, ajoutera-t-on, le marché nous a procuré plus de bienfaits qu'il n'a généré de barbarie. C'est un fait… A aucun moment, jusqu'à aujourd'hui, le marché n'avait régné sans partage sur une société donnée. C'est cette hégémonie qui fait problème, non pas le marché lui-même, comme technique économique.

C'est en conjuguant sa logique propre avec celle - sensiblement différente - de la démocratie qu'il s'est perpétué et a pu vaincre ses rivaux. Notre progrès est le produit direct de cette confrontation, et non point d'une causalité unique.

p.64 …c'est sous la pression de leurs adversaires que bien des dirigeants conservateurs ont pris des mesures sociales qui, en le civilisant, ont permis la survie du capitalisme.

Autrement dit, il existait au XVIIIe siècle un fonds commun de croyance… Le "vice" de l'intérêt privé était coiffé, si l'on peut dire, par la charpente symbolique d'une même conception du monde.

Nos sociétés plurielles, multiculturelles autonomes sont caractérisées par une anomie de la croyance, une atomisation, un polythéisme moral qui accroissent de façon exponentielle l'effet dissolvant du marché.

p.65 …nous voilà depuis 1989 dans un cas de figure totalement nouveau. Pour la première fois, le marché est sans vrai rival ni concurrent… "comment un système qui croit à la nécessité de la concurrence pour rendre les entreprises efficaces pourrait-il lui-même s'adapter au changement et conserver son efficacité, s'il n'a plus de concurrent?".

p.66 Il y a plus insolite encore. Ayant vaincu sans coup férir le communisme et son "matérialisme scientifique", le libéralisme ainsi dogmatisé en devient l'héritier zélé et, d'une certaine façon, le continuateur. Le mort a saisi le vif… Telle est la nouvelle ruse de l'Histoire.

A l'instar du marxisme, le libéralisme récuse, par exemple, la prééminence du politique sur l'économique… Ainsi apparaît en pleine lumière une connivence antidémocratique que la rude rivalité d'hier avait fait perdre de vue.

p.68 Que les gouvernements soient les simples agents d'affaires du capitalisme international, cette thèse scandaleuse de Marx est aujourd'hui l'évidence sur laquelle "libéraux" et "socialistes" s'accordent.

En réalité, la "ruse de l'histoire" qui substitue sans coup férir l'utopie libérale à l'utopie communiste va beaucoup plus loin encore. C'est le concept même de révolution, qui se réincarne dans le néolibéralisme…

p.69 D'une révolution à l'autre Les néolibéraux ont repris à leur compte l'utopie internationaliste (rebaptisée mondialisation ou globalisation) qui était si chère au mouvement ouvrier.

C'est dorénavant le néolibéralisme qui s'affiche comme un généreux projet universaliste.

Mais ce n'est pas tout. Le néolibéralisme a également repris à son actif l'utopie d'une société sans classe.

p.70 Ce néolibéralisme révolutionnaire est aussi devenu le plus ardent pourfendeur des traditions, morales ou anciennes, cultures spécifiques ou valeurs "bourgeoises", qui, à ses yeux, font écran entre l'individu émancipé et le libre marché… Y compris, par exemple, la famille, dont la défense faisait jadis partie du catéchisme de la droite bourgeoise.

p.71 Plus généralement, la simple idée de normes… est jugée négativement par le néolibéralisme révolutionnaire… Le marché, il est vrai, réclame une absolue fluidité de la demande, une souplesse maximale dans l'expression des préférences marchandes, un renouveau ininterrompu des modes et des désirs… il lui faut donc travailler à l'émancipation de ce qui fige… Le marché a besoin d'instabilité et d'insatisfaction… "La paix de l'âme est interdite: elle casserait le moteur de l'expansion".

p.73 Une logique totalitaire? En revanche, il est d'autres tentations du marché qui participent bel et bien d'une logique totalitaire.

Il y a d'abord ce qu'on pourrait appeler le cannibalisme ontologique du marché…cette tendance à faire de la loi de l'offre et de la demande un concept aussi tyrannique que pouvait l'être la lutte des classes…

p.74 Citons d'abord les élucubrations très respectables d'un prix Nobel d'économie, Gary Becker, proposant d'appliquer la belle mécanique du marché à la gestion de l'amour et du mariage… pour Becker, l'analyse fondée sur l'évaluation en termes de coût et avantage peut s'étendre sans difficulté à tous les secteurs de l'activité humaine.

…un second exemple… la marchandisation-médiatisation de la charité…

p.75 Troisième exemple: la colonisation du langage… par le "techno-discours", mélange appauvri de scientisme inculte et de références marchandes.

L'économie n'est plus "encastrée" comme jadis dans les relations sociales; ce sont ces dernières qui se trouvent dorénavant "encastrée" dans la logique marchande. La société devient une simple auxiliaire du marché, Il n'est pas abusif, à ce titre, d'y voir la marque d'un processus totalitaire.

p.76 Ce caractère unidimensionnel de la logique marchande repose enfin sur une sorte d'imposture fondamentale…Notre liberté viendrait du renvoi des croyances à la seule sphère privée. En réalité, la tyrannie de la rationalité marchande est à l'opposé de cette prétendue liberté. Elle impose de facto une valeur unique, collective, impériale, virtuellement destructrice de toutes les autres… la marchandise.

p.77 Une nouvelle arrogance Comme les marxistes d'avant-hier, les défenseurs du marché sont convaincus d'incarner non point une opinion mais un savoir… Et comme les premiers, les second accusent volontiers leurs contradicteurs d'ignorance ou de déraison… Ils pourraient affirmer - et, de fait, ils le font - que "le marché est l'horizon indépassable de l'Histoire" et que "tout antilibéral est un chien".

p.78 Penchés sur les grands auteurs et sur les "tableaux de bord" de l'économie mondiale, ils sont devenus nos nouveaux kremlinologues, ceux pour lesquels Wall Street remplace le Kremlin… Ce panurgisme s'est évidemment internationalisé et se conforte de sa propre expansion. Ainsi existe-t-il une "pensée FMI", une "pensée UNESCO", une "pensée Bruxelles", qui ne sont pas exemptes de conformisme.

p.79 Il paraît de moins en moins répandu, cet humour roboratif qui permettait au moins à un Galbraith d'ironiser sur les économistes… Un économiste de gauche, Michel Beaud, évoque quant à lui le traditionnel pouvoir de séduction qu'exerce la force sur la pensée, lorsqu'il observe que "nombre d'intellectuels sont fascinés par la puissance du système".

p.80 La dépossession démocratique La désolante vanité du débat politique est d'abord la conséquence de ce brouillage généralisé des repères… En d'autres termes, la droite veut réformer et la gauche conserver; le libéralisme est "révolutionnaire", et la gauche, par la force des choses, conservatrice.

D'une façon générale, le jeu politique n'en finit pas d'hésiter aujourd'hui, entre 3 scénarios aussi calamiteux les uns que les autres: le tout ou rien, la nostalgie, la "troisième voie".

Le premier: chaque citoyen se voit sommé de choisir entre une pieuse adhésion à la "grande transformation" en cours et un refus cambré, interprété comme un rejet de la modernité elle-même… la démocratie, quant à elle, s'en trouvera désactivée en douceur…

p.81 Le deuxième: les opposants les plus résolus au totalitarisme du marché ont du mal à ne pas céder au tropisme de la restauration… c'est le mot retour qui pose problème. C'est lui qui les menace d'enfermement, fait la partie belle à leurs adversaires et stérilise la réflexion… Le néolibéralisme déterritorialisé, boursier, nomade est un adversaire autrement difficile à combattre que le bon vieil "ennemi de classe"…

p.83 Le troisième: Prenant acte de la mondialisation, de ses promesses et de ses dangers, les partisans de cette option proposent de refonder la social-démocratie sur des bases nouvelles. Au pouvoir redoutablement subversif du marché globalisé de cette fin de siècle, les partisans de cette "troisième voie" opposent poliment des concepts flous et - encore trop souvent - des voeux pieux.

Toute la question est donc de savoir si l'on accepte que la politique, c'est-à-dire la démocratie, soit oui ou non "en voie de disparition", et avec elle l'idée de bien commun, de temps long, de projet civilisateur et d'égalité entre les hommes. Si l'on refuse cette perspective, comment pourrait-on faire l'économie d'une refondation?

Deuxième partie: Le testament occidental

p.87 Les six fondements ébranlés Tout classement est arbitraire… Ainsi en est-il des six valeurs fondatrices dont je voudrais souligner ici l'importance… Elles nous constituent au plus profond, nous hommes de la modernité… Ce qui est simple est faux, disait Valéry, mais ce qui est compliqué est inutilisable.

De quelle archéologie morale l'homme occidental est-il, sans en être toujours conscient, le produit? Aucune de ce valeurs n'est le fruit du hasard. Aucune, surtout, ne va de soi, ce qui signifie qu'elles pourraient ne pas être. Ou pire encore, ne plus être.

p.88 Pour les Occidentaux que nous sommes, c'est le triple héritage grec, juif et chrétien qu'il s'agit de questionner, sans oublier l'apport de l'Islam… Que nous le voulions ou non, nous sommes… cela tout ensemble.

Il n'est meilleure alliée du barbare que l'amnésie. Ou le refus de se souvenir.

p.89 Le prophétisme juif nous a légué une représentation du temps qui fonde l'idée de progrès.

Du christianisme nous viennent tout à la foi le concept d'individu et l'aspiration à l'égalité.

La Grèce a inventé la raison.

L'hellénisme des premiers siècles et Paul de Tharse ont fixé une certaine figure de l'universel.

Le message judéo-chrétien, enfin, recueilli et laïcisé par les Lumières, a débouché sur une conception de la justice qui met à distance le sacrifice et, avec lui, la vengeance.

Sur chacun de ces héritages rôde un péril. Je ne crois pas qu'il soit imaginaire.

Chapitre 3

p.92 Le futur évanoui Chacun d'entre nous, au fond, pressent que quelque chose s'est déréglé dans notre rapport au temps, à la durée, à l'avenir… Une interrogation fondamentale nous hante que nous n'osons pas toujours exprimer. Vers quel projet nous embarque au juste ce néototalitarisme de la société marchande et cette prolifération technicienne.

Le PNB occupe pourtant les esprits, les politiques et le reste. Notre salut tiendrait donc à l'un de ces chiffres après la virgule. A 2,7 de croissance du PNB nous serions sauvés; à 2,3 un grand malheur serait annoncé. Chacun de nous, même s'il fait mine d'y souscrire dans sa vie quotidienne, comprend l'imbécillité de ce prurit quantitatif. Au mieux sert-il à masquer une vérité qui s'impose de manière confuse: l'évanouissement progressif de l'avenir; l'écroulement silencieux de nos représentations du lendemain.

p.93 L'avenir n'est plus ce qu'il était Le temps des marchés financiers, qui impose dorénavant son rythme à la vie économique tout entière, est une caricature de cet impérialisme du court terme - et de l'amnésie qui l'accompagne… A la longue durée qui, en principe, devrait constituer l'horizon pertinent de l'action politique, le marché oppose les verdicts d'un temps mis en pièces.

p.94 Dans les entreprises, la valorisation la plus rapide possible du capital - le fameux "retour sur investissement" - relègue au second plan les soucis de cohésion collective, de projet commun, d'affectio societatis, de détour productif, bref de tout ce qui tempérait jadis l'impatience de l'argent… Le souci de l'avenir, à coup sûr, n'a plus la même signification… La baisse du taux d'épargne signifie que les vieux se désintéressent en partie de la génération suivante… Un jeune adulte entrant aujourd'hui sur le marché du travail a plus de probabilités de vivre moins bien que ses parents.

p.95 L'individu ne se pensait que dans la filiation, il s'efforçait d'augmenter l'héritage reçu de ses ancêtres, dans une société où le changement technique était encore relativement lent… Cette confiance en l'avenir tendait les énergies tout en assurant la cohésion d'une communauté, solidaire sur la durée. Elle n'est plus de mise. Non seulement l'avenir ne sourit plus, mais il est devenu indéchiffrable.

A l'enchaînement des générations succède la guerre entre jeunes et vieux. La solidarité cède le pas à la dispute.

p.96 L'effacement de l'avenir correspond à un durcissement du présent.

En 1900, déjà, Freud s'interrogeait sur le devenir possible d'une société qui interromprait ce "passage de relais" naturel entre père et fils, qui est, pour une société, "le seul moyen d'atteindre l'immortalité" le moteur essentiel de toute société humaine.

Mais l'économie n'est pas le seul terrain où se manifeste cette disparition du futur comme projet. Le temps médiatique, celui qui gouverne la démocratie dite d'opinion est l'archétype parfait de cette tyrannie de l'instant.

p.97 Par tous les bouts le temps longs est congédié. Le futur nous échappe… c'est sans délai qu'il faut acheter, consommer, triompher, jouir!… Nous ne sommes plus portés par une représentation du futur mais emportés par une impatience obligatoire.

p.98 Les hommes vivent dans un véritable état de scission qui les empêche de penser ce qu'ils font, de faire l'expérience de la temporalité en se posant des questions sur le passé et le futur.

Le temps de l'Histoire est déconstruit. L'avenir devient une vieille idée…

Le temps va-t-il encore quelque part? En un sens très profond, on peut dire aussi que les valeurs du système capitalisme sont en conflit avec le capitalisme lui-même. Son succès repose sur l'investissement, pourtant sa théologie ne prêche que la consommation.

p.99 Le plus significatif, malgré tout, est la façon dont les sociétés occidentales affrontent cette occurrence nouvelle dont tout le reste découle: leur irrésistible vieillissement… Même si d'autres facteurs - comme l'individualisme ou le niveau de vie - jouent un rôle, il reste qu'une société qui n'est plus capable de se projeter dans l'avenir perd du même coup son dynamisme démographique. A l'inverse, une société vieillissante aura bien du mal à valoriser le long terme. La logique est circulaire. Le piège se referme.

p.100 En deuil de l'avenir, nous courons sans cesse nous réfugier dans la familiarité consolatrice du passé.

p.101 Emmanuel Levinas avait sobrement évoqué cette grande espérance fondatrice dont nous risquons d'être les orphelins désemparés. "Nous étions accoutumés à l'idée que le temps va quelque part."

p.102 Souviens-toi du futur! Le message inouï dont sont porteurs les prophètes juifs est en contradiction radicale, au moins sur un point, avec la vision du monde proposée jusqu'alors par les sagesses polythéistes ou "païenne". Cette rupture a trait avec la perception du temps.

p.103 …L'homme est en attente, en chemin, en migration vers l'autre versant du monde et vers le futur… L'espérance est sans aucun doute le trésor le plus précieux qu'Israël a apporté à l'humanité.

La puissance, en termes d'espérance, de la démarche prophétique vient de ce qu'elle s'enracine dans la perpétuation du souvenir… Si l'humanité apprend d'où elle vient, elle peut en effet découvrir où elle va, se détacher de la gangue du cycle du temps, où, autrement, elle pourrait sombrer… "souviens-toi du futur".

p.105 Saint Paul et "l'homme nouveau" Il en ressort, à l'évidence, que le judéo-christianisme cumule le refus du monde, la préférence pour la voie active et la volonté de maîtrise du réel. En d'autres termes, les idées modernes de transformation du monde, le "temps droit" et le concept de progrès, trouvent principalement leur origine dans les religions du salut.

p.106 Il faut se déprendre de nos schémas mentaux d'aujourd'hui pour bien comprendre ce que peut signifier, pour ces païens que Paul entreprend d'évangéliser, l'annonce incroyable d'un "nouvel Adam". C'est une radicalisation stupéfiante de la notion même de la philosophie qui était traditionnellement donnée par la culture antique: "une science de la transformation du moi". Cette fois il ne s'agit plus de transformation, mais de rupture et de renaissance.

L'expression "homme nouveau", que les révolutionnaires marxistes réinventeront - et disqualifieront - dix-neuf siècles plus tard, est utilisée pour la première fois par saint Paul dans l'Epître aux Colossiens qui énonce, en même temps, le principe d'égalité.

p.107 Cette idée de renaissance de l'homme par le baptême et par la grâce fera dire à Emmanuel Kant que la conversion chrétienne, c'est l'irruption de l'éternité dans le temps.

C'est l'imperfection du monde, la distance qui s'est établie entre lui et Dieu, qui légitime la volonté de le transformer. A l'imperfection du réel répond l'idée originelle de perfectibilité. Une idée qui deviendra au XVIIIe siècle un thème essentiel des Lumières.

p.108 Le paradoxe des Lumières Bien sûr, il serait abusif de faire de la philosophie de l'Histoire et du concept moderne de progrès les conséquences directes de l'espérance évangélique.

p.110 Reste qu'il faut évoquer, même succinctement, l'un des plus embarrassants paradoxes de cette histoire: celui qui a trait précisément aux Lumières. Il est généralement admis que cette prodigieuse épiphanie du XVIIIe, qui fonde la modernité, passe par un rejet vigoureux du christianisme. Ce qu'on répudie, à ce moment-là, c'est l'hétéronomie ancestrale qui fait de l'homme le sujet captif de dogmes ou croyances venant d'en haut. Les principes de liberté et d'autonomie posés par les philosophes des Lumières congédient les temps chrétiens. "Ecrasons l'infâme!" clame Voltaire.

Dans ces conditions, peut-on faire de l'idée moderne de progrès la simple traduction laïcisée du salut biblique? N'y a-t-il pas quelque audace, incongruité ou sottise à faire des Lumières la continuation, voire l'accomplissement, du messianisme judéo-chrétien? Je ne le crois pas.

p.111 Du salut au progrès Il est vrai que les hommes de la Révolution partagent encore la conviction qu'une nation ne peut se passer d'une religion commune "qui soit le ciment de son unité"… D'où le souci des révolutionnaires d'en refonder une, celle de l'Être suprême…

Quant au fameux article X de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui est à l'origine de la laïcité républicaine, il proclame non point le rejet de la religion, mais la liberté religieuse… Le christianisme portait en germe la liberté de conscience: de fait, en refusant par fidélité à leur foi de sacrifier au culte impérial, les premiers chrétiens n'en ont-ils pas été les premiers martyrs, les premiers témoins?

p.112 La thèse présentant les idéaux civiques et égalitaires de la Révolution comme la réalisation des valeurs judéo-chrétiennes a beaucoup circulé entre 1789 et aujourd'hui.

p.113 Il serait cependant malhonnête de passer sous silence que quelques auteurs, de sensibilité plus laïque, insistent sur le fait que la modernité n'a pu s'épanouir que du fait d'un affaiblissement - et non d'une radicalisation - de la religion chrétienne… Dans tous les cas, la filiation historique est indiscutable.

p.114 Une idée devenue folle? Dans la XIe Thèse sur Feuerbach, Marx écrit: "Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde de différentes manières. Ce qui importe, c'est de le changer." …et dans l'avant-garde de sa thèse de doctorat…: "Prométhée est le premier saint, le premier martyr du calendrier spirituel." Tout n'est-il pas dit? … La révolte que Marx allume au XIXe siècle dans le monde ressemble à s'y méprendre au produit d'une eschatologie judéo-chrétienne, mais laïcisé et perverti.

Ainsi se perpétue et s'exacerbe le paradoxe.

L'idéologie qui s'élabore à ce moment-là, et qui enfantera bientôt l'un des deux grands totalitarismes du siècle, revendique dès l'origine son athéisme résolu.

p.115 Or, chose extraordinaire, paradoxe insensé: pour ce qui est de la promesse, l'essentiel du message communisme est beaucoup plus proche du judéo-christianisme que de n'importe quelle autre tradition de pensée.

Judéo-talmudique? Biblique? Cette filiation, via Hegel, est une évidence, au moins pour ce qui concerne la volonté du marxisme de se projeter dans le futur et de travailler à un monde meilleur…

p.116 Le marxisme procède du christianisme non pas dans ses formes mais sur le fond.

Georges Bernanos, pour sa part, voyait dans le marxisme - qu'il combattait - une "idée chrétienne devenue folle". Cette folie - hérétique - consistait à confondre le principe de l'espérance avec celui de la nécessité, et surtout de mettre le crime à son service.

p.117 Le retour du destin En dernière analyse, le changement est donc bien plus profond que nous ne l'imaginions. La modernité désenchantée ne s'est pas contentée de congédier, comme on l'a vu plus haut, les promesses de l'avenir pour exalter celles du présent. Elle n'a pas seulement perdu sa représentation valorisée du futur. Elle renonce peu à peu à agir volontairement sur la marche du monde. En d'autres termes, l'éviction progressive de la politique, le remplacement de la démocratie par la "société de marché", le refus - ou l'incapacité - de désigner un "projet", tout cela correspond ni plus ni moins à un retour du destin, au sens antique du terme. Nous serions prêts à laisser le cours du monde s'en aller de nouveau au fil de l'eau…

p.118 La terminologie utilisée par Hayek et le contenu de ses reproches dessinent en creux ce qui est devenu la tentation avouée du libéralisme: renoncer à toute espèce de volontarisme qui viendrait perturber la parfaite horlogerie du marché.

p.119 La nouvelle anti-utopie qui rôde dans l'air du temps est donc celle d'un pilotage non humain de nos sociétés, propulsées vers une destination indéterminée; un pilotage qui protégerait l'humanité contre elle-même et nous libérerait d'un fastidieux souci de l'Histoire.

Les nouvelles "sagesses" Ainsi, nous voilà au-delà, très au-delà, des modestes dysfonctionnements de la République, des reculs de l'Etat, ou des malheureuses "pannes de moral" qu'évoquent les clichés habituels lorsqu'il est question de notre rapport à l'avenir… Peut-être sommes-nous en train de "tourner le dos à l'exigence démocratique suprême, celle de se gouverner soi-même". La gravité et la vraisemblance de cette hypothèse donnent le vrai sens aux tentations paradoxales qui assaillent la philosophie et la morale contemporaine. J'en citerai trois, pour mémoire:

p.120 1) L'égotisme moderne, qui exalte l'instant, prône la jouissance immédiate et affirme, avec un brin de grandiloquence, son refus de tout projet ou croyance… Le plus extraordinaire est qu'elles se proclament "subversive" ou "insolente", alors qu'elles caressent l'époque dans le sens du poil. 2) Le recours aux diverses écoles de "sagesse", grecques ou orientales, exprime légitimement une aspiration à la halte, au répit, à l'immobilité du bonheur quotidien… Pour l'essentiel, la démarche récuse l'idée de projet et, bien entendu, l'espérance.

p121 3) La même chose pourrait être dite de cette fascination nouvelle pour le bouddhisme qui, comme on le sait, progresse chaque année dans les sociétés occidentales. Eminemment respectable, elle constitue un palliatif à l'évanouissement de l'avenir et au recul du volontarisme démocratique.

Ces trois attitudes ont un point commun: elles conduisent à renoncer à toute volonté de peser, un tant soit peu, sur le cours de l'Histoire ou l'ordre du monde. Fort bien, mais la rançon d'un renoncement aussi "sage" est assez facile à définir. Il signifie qu'on accepte une fois pour toute de laisser le monde aux mains des réalistes et des "méchant". Ce sont souvent les mêmes…

Chapitre 4: Le "projet inégalitaire"

p.122 Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,… nul n'aurait pu prévoir que l'inégalité ferait aussi puissamment retour dans nos sociétés. Et si vite!

p.123 La gravité du symptôme est telle que nous cherchons confusément à en minimiser la portée. Dans la rhétorique vaguement consensuelle qui prévaut aujourd'hui, cette nouvelle inégalité est présentée comme une "bavure", fâcheuse, certes, mais circonstancielle et discutable… Les sacrifices qu'implique la compétition mondiale, l'adaptation nécessaire de nos économies aux révolutions technologiques, la nouvelle logique individualiste, tout cela justifierait quelques "inconvénients" en termes de justice sociale.

p.124 En réalité, cette inégalité n'est ni une bavure, ni un inconvénient. C'est un projet. C'est le projet par défaut d'une société marchande qui n'en a plus beaucoup d'autres. Il est inavouable et inavoué. Il est régressif sous une apparence de modernisme… Le projet inégalitaire table ainsi sur une étrange accoutumance, fondée elle-même sur ce qu'il faut bien appeler une étourderie historique… Parce qu'est décidément étourdi celui qui ne sait plus évaluer à sa juste mesure l'importance fondatrice et le caractère historiquement exceptionnel d'une valeur qui est encore inscrite, comme par mégarde, au fronton de nos mairies…

p.125 C'est parce qu'elle est neuve et fragile, que l'égalité meurt dès qu'elle n'est plus revendiquée.

L'homme semblable à l'homme Dans la conception grecque - qui subsiste encore au sein du droit romain -, le droit ne saurait en effet être pensé comme une norme de conduite: il n'est en quelque sorte qu'une médecine de la société qui consiste à rétablir l'ordre, à remettre chacun à sa place, lorsque cet ordre cosmique a été perturbé.

p.126 Les diverses réappropriations du passé gréco-romain ont toujours péché par omission. Ce qui fut omis, chaque fois, c'est cet inégalitarisme originel, dont la dichotomie entre citoyens et esclaves,… n'était que l'expression la plus visible.

p.127 La véritable naissance du concept d'égalité est inséparable du monothéisme, qui va le rendre tout simplement pensable… C'est en référence à un Dieu unique que les humains peuplant la terre entière pourront être perçus comme les mêmes… De fait, cette idée d'une équivalence de chaque être humain confronté à un Dieu unique contrevient à la conception d'un monde hiérarchisé, différencié et vétilleux dans la définition de ses catégories "naturelles"… L'égalité est une affirmation proprement révolutionnaire.

p.129 L'empereur Julien souligne notamment que cette doctrine égalitaire est un danger du point de vue social.

Cet égalitarisme semblait déraisonnable et attentatoire à la nature des choses.

p.130 Souci des pauvres, bonheur des riches Ces rappels étant fait, il serait néanmoins abusif de définir le catholicisme qui suivit comme une défense résolue et durable des plus démunis.

p.131 Le christianisme devenu religion officielle sacrifie rapidement au réalisme, à la raison d'Etat, et se lie pour les siècles à venir aux pouvoirs temporels, c'est-à-dire aux puissants.

Au voeu de pauvreté des premières communautés chrétiennes s'oppose une magnificence épiscopale qui se coule dans les fastes et les majestés du pouvoir impérial tout en clamant son amour des pauvres.

p.132 Cette "compromission" du message évangélique avec la puissance et la richesse temporelles ouvre, au sujet des pauvres et de l'égalité, une immense querelle religieuse qui, de siècle en siècle, accompagnera l'histoire occidentale… Cette interrogation est toujours d'actualité à la fin de notre XXe siècle: la pauvreté des uns est-elle le fruit d'une injustice ou, au contraire, la sanction méritée de quelque insuffisance (paresse,…)?

p.133 C'est surtout aux XIe et XIIe siècles, bien avant la Réforme protestante, que se produit un tournant doctrinal au sujet de l'égalité… Au XIIe siècle,… les ordres mendiants se multiplient… Cette prédilection mystique pour la pauvreté est un fait nouveau dans l'histoire de la spiritualité occidentale.

p.134 Cela ne vaut pas, hélas, pour la hiérarchie cléricale qui, dans son ensemble, demeurera longtemps encore du côté des pouvoirs et des riches.

Au XVIIe siècle, du haut de sa chaire, Bossuet tonnera contre cet oubli des pauvres…

Esprit bourgeois et inégalité Dans l'optique des Lumières et de la Révolution, l'égalité revendiquée par les philosophes puise clairement aux sources du message évangélique tout en s'opposant au cléricalisme établi.

p.135 Assez curieusement pourtant, les hommes des Lumières, tout en luttant pour un surcroît d'égalité entre les hommes, se départent difficilement d'un élitisme de principe, lui-même hérité du passé féodal et aristocratique.

Fragilité de l'égalité! Le XIXe siècle, qui connaîtra la montée des nationalismes, les duretés de la révolution industrielle, les restaurations monarchiques ou impériales, la crispation contre-révolutionnaire du catholicisme, en fournira la cruelle démonstration.

p.136 Dan le monde anglo-saxon, on remet en question certaines dispositions redistributrices comme les Poors Laws (abolies en 1834).

Herbert Spencer transposera les théories évolutionnistes sur le terrain social… Pour Spencer, la compétition sans merci et la survie du plus apte sont légitimes sur le terrain économique, comme en matière biologique… La vision inégalitariste de Spencer, Malthus, Darwin, Ricardo ou Jean-Baptiste Say sont en parfaite cohérence avec le climat général de la révolution industrielle et, accessoirement, de la colonisation.

p.137 Il faudrait tout un volume pour décrire la façon dont triomphe ainsi au XIXe siècle, une doxa inégalitariste que Michel Foucault appellera l'"esprit bourgeois". Cet esprit bourgeois est d'autant plus hégémonique qu'il réinterprète la tradition chrétienne dans un sens moralisateur et autoritaire, avec le soutien paradoxal du Vatican… L'inégalité n'est-elle pas, ontologiquement, à l'origine du capitalisme?… D'où le poids de l'affirmation d'Immanuel Wallerstein: le capitalisme est une création de l'inégalité du monde.

p.138 C'est contre la dureté de cet "esprit bourgeois" et contre cette virulence inégalitaire que se dresseront les premiers théoriciens du socialisme.

La pesanteur inégalitaire et l'urgence qu'il y a d'y résister domineront en tout cas toute l'histoire du XIXe siècle…

"Le néolibéralisme des année 90, disait encore Castoriadis, a écarté de lui-même les quelques moyens de contrôle que cent cinquante ans de luttes politiques, sociales et idéologiques avaient réussi à lui imposer."

p.139 L'identité contre l'égalité Au sujet de l'égalité, une pernicieuse ambiguïté est à l'oeuvre, une ambiguïté qui brouille notre perception du réel et fausse la plupart des débats politiques.

Marcel Gauchet a raison d'évoquer l'émergence spectaculaire d'un "individualisme égalitaire où l'égalité est comprise comme similitude des êtres". Pour lui, cet individualisme identitaire, c'est -à-dire le droit pour chacun d'exprimer enfin - et de vivre - sa différence, participe bien d'une certaine acception de l'égalité…

p.140 Le problème est que cette intransigeance égalitariste sur la question de l'identité, du statut, de la "différence", s'accompagne d'une incroyable indifférence à l'égard des inégalité de condition… L'époque est prête à s'enflammer pour combattre la moindre discrimination entre un homosexuel et un hétérosexuel, mais elle a cessé de s'intéresser aux inégalités, fussent-elles gravissimes, entre deux homosexuels qui sont salariés, cadres, chômeurs… La nouvelle sensibilité culturelle vient anesthésier l'ancienne sensibilité sociale. Toute la difficulté des rapports entre gauche morale et gauche sociale découle de ce paradoxe.

Les valeurs individualiste, devenues hégémoniques depuis la fin des années 60, contribuent à rendre de plus en plus difficilement gouvernable la démocratie… Elles dévalorisent le concept de "bien commun", ruinent peu à peu la capacité régulatrice du politique sur le terrain économique et social.

p.141 Ironie du progrès, ruse de l'Histoire!… Ainsi se trouve bouclée sur elle-même une extravagante schizophrénie qui voit l'individu moderne perdre en termes d'égalité sociale ce qu'il avait revendiqué en termes d'égalité identitaire. Mieux reconnu dans sa "différence" mais davantage floué dans sa vie quotidienne…

On peut dire, au rebours du discours dominant, que la mondialisation en tant qu'idéologie n'est pas la cause mais la conséquence du projet inégalitaire.

p.142 Quand les pauvres deviennent plus pauvres Dans sa tendance lourde, le mouvement est le même de part et d'autre de l'Atlantique: là-bas comme ici, l'inégalité revient en force.

p.143 Durant cette longue période, les inégalités internes à chaque pays ont eu tendance à diminuer alors que s'aggravait l'inégalité entre les nations… Depuis les années 80, voilà que ce grand mouvement historique s'est radicalement inversé… Une métaphore rend bien compte du phénomène: on a mis du Nord dans le Sud et du Sud dans le Nord.

p.144 Pour Rawls, un accroissement de l'inégalité demeure, malgré tout, moralement légitime s'il aboutit à une amélioration du sort des plus pauvres

Le seul ennui est que cet argument est statistiquement faux… "Jamais auparavant, ajoute Thurow, on n'avait constaté en Amérique le cas d'une baisse des salaires réels accompagnant une hausse du PIB par habitant."

p.145 Ces chiffres laissent songeur. Ils révèlent en effet le décalage existant entre le contenu des débats théoriques concernant la justice sociale et la désespérante réalité mathématique.

p.146 Tout s'est donc passé comme si les chiffres faisaient un pied de nez à la théorie;… comme si le divorce était consommé entre les mots et les choses.

L'extinction du moins apte Pourquoi cet appauvrissement des plus pauvres, alors même que la richesse accumulée dans l'hémisphère Nord atteint des niveaux jamais connu dans l'histoire humaine? Pourquoi une telle dureté sociale…

L'erreur serait de croire qu'à ces questions simples on puisse apporter "techniquement" une réponse unique.

p.147 En réalité si toutes ces causes (progrès technique, concurrence…) se combinent… c'est parce qu'elles se fondent sur une préférence ou une décision initiale de nature politique.

Mais aucune nécessité n'a présidé à cet élargissement de l'éventail des revenus (Aux Etats-Unis: 1 à 35 dans les années 60, 1 à 200 aujourd'hui).

De la même façon, la lutte obstinée contre l'inflation, la volonté de privilégier les actionnaires, la priorité accordée à la Finance ont conduit à peser délibérément sur les salaires.

p.148 L'ouverture des économies au vent du large, le choix du libre-échange ont peut-être permis d'améliorer la production mondiale. Ils ont surtout fourni un moyen "disciplinaire" permettant de faire accepter à l'opinion des régressions inégalitaires…

Les meilleurs sont courtisés, les moins bons pénalisés ou même rejetés. L'inégalité explose et se transforme.

C'est en effet au sein de chaque tranche d'âge, de chaque catégorie de diplôme, de chaque secteur de l'économie que le phénomène inégalitaire se produit.

p.149 Or à quoi correspond cette révolution? A une chose très simple: le marché, avec sa logique tranchante, fait aujourd'hui irruption au coeur même de l'entreprise.

Ainsi, année après année, le monde du travail, la condition salariale et la vie quotidienne des entreprises connaissent-ils un durcissement inégalitaire et continu, et parfois effrayant, durcissement que le discours médiatique passe le plus souvent sous silence.

p.150 Jean-Paul Fitoussi montre qu'appliquée à la lettre la "théorie pure des économies de marché" pouvait tout simplement conduire à l'extinction physique des moins aptes.

Fait-il sens, demande Jean-Paul Fitoussi, de considérer comme "optimal" un système économique qui pourrait s'accommoder de "l'exclusion définitive" d'une partie de la population?

p.151 La banalisation de l'injustice L'exclusion sociale, politique, symbolique des plus faibles n'est-elle pas l'expression ultime de l'inégalitarisme? L'exclusion, dans son principe, est-elle si éloignée que cela de "l'extinction"?

…Michael Walzer insiste sur notre responsabilité collective dans ce meurtre symbolique des plus démunis… en effet, aucun "projet inégalitaire" de cette envergure n'aurait pu être mis en oeuvre s'il n'avait profité d'un mol consentement de l'opinion, prise dans son ensemble.

p.152 "Osez le vison", la publicité des Galeries Lafayette, dans les années 80, ne dit pas autre chose: "Vous êtes riches, acceptez votre différence." … L'écart social n'est plus culpabilisant.

Pour paraphraser une formule fameuse, lorsque nous mesurerons tôt ou tard, l'étendue des dégâts, il sera difficile de dire "nous ne savions pas"…

Chapitre 5: La raison arraisonnée

p.153 De tous les héritages, voilà le plus précieux!

La raison critique fut tout à la fois l'espérance et la crise, le choix de l'autonomie humaine et la critique dissolvante des mythes, rites et frontières qui bornaient celle-ci. Elle fut conquérante sur la durée, mais fragile dans ses victoires…

p.154 L'apothéose grecque La raison est la part grecque de l'héritage occidental.

p.155 Heidegger n'avait pas tort d'affirmer: "La philosophie est grecque dans son être même; c'est d'abord le monde grec et seulement lui qu'elle a saisi en le réclamant pour se déployer, elle."

L'apparition de la raison grecque représente une indiscutable discontinuité qui continue de nous fonder et nous engage.

p.156 La raison grecque est d'abord mise à distance, questionnement, doute exigeant.

Elle rompt surtout, de façon décisive, avec l'ancienne rationalité qui était fondée sur l'idée de sujétion, de pouvoir, de puissance… Au sens étymologique du terme, la raison ancestrale était bien celle du plus fort.

A la puissance, la raison grecque substitue le principe..

Dans la perception du réel, ce "miracle" de la raison grecque introduit une innovation. un bouleversement aussi radical que pouvait l'être le prophétisme juif dan la perception du temps… Cette rationalité nouvelle ouvre la route non seulement à ce que nous appelons la science, mais aussi à ce que les Grecs appelèrent démocratie. Pourquoi? Parce qu'ils ont été capables de penser la cité en mettant en avant non plus le pouvoir, mais la loi commune.

p.157 Ainsi peut-on dire que, dès l'origine, la raison a partie liée avec la liberté, mais aussi avec la mesure et la critique.

p.158 Pour ce qui concerne la raison et la Loi, juifs et chrétiens sont convaincus que le message biblique s'inscrit dans la logique même de la pensée grecque. Ils assurent que la "révélation" divine donne accès à une connaissance identique à celle que les philosophes païens recherchaient par l'étude.

p.161 Eloge de la raison critique Dans nos polémiques contemporaines, dans nos jugements à l'emporte-pièce sur ce que nous appelons "l'irrationalisme religieux", nous oublions volontiers cette cohabitation attentive des origines, cette complémentarité complexe mais foisonnante entre raison grecque et croyance biblique.

p.162 Dans ce message transmis par les philosophes musulmans, la raison grecque n'est jamais considérée comme une pure et tyrannique rationalité. Elle est aussi "subversion du consensus"… Pour exister, "la philosophie doit être libre, donc multiple, car on ne peut contraindre le raisonnement". Quant à la théologie, elle se condamne elle même dès lors qu'elle prétend indiquer une "voie unique".

C'est ce fil rouge qu'il faut tenir en main, cette exigence critique véritablement fondatrice qu'il faut garder à l'esprit lorsqu'on évoque le difficile cheminement ultérieur de la raison à travers l'histoire occidentale.

p.164 Tous ces rappels sont-ils superflus? Certainement pas. Ils nous aident à comprendre la nature exacte de la raison raisonnable et à mieux identifier la vraie promesse dont l'esprit scientifique se voulut porteur. La science, en effet, incarna aux XVIIe et XVIIIe siècles des valeurs non seulement spéculatrices, mais libératrices.

p.165 Sans doute l'esprit scientifique se trouva-t-il menacé, dès le début, par une tentation totalisante, résultant du "projet mathématique de la nature". Il lui fallut donc apprendre à cohabiter avec différents contrepoids (croyance, poésie, morale, ...) susceptibles de "maintenir le spectre totalitaire à distance". De ce point de vue, l'empire de la raison est un peu comparable à celui du marché: il n'est libérateur que lorsqu'il accepte par avance sa propre incomplétude, lorsqu'il ne perd jamais de vue ses limites. Par définition, la raison n'est raisonnable que quand elle est modeste...

p.166 Le retour d'un monde clos La rationalité instrumentale, comme le marché, est devenue cannibale… C'est dans cette perspective que doit se comprendre la remarque de Léo Strauss: "Le "totalitarisme" d'aujourd'hui est essentiellement fondé sur des "idéologie", et en dernière analyse sur une science vulgarisée ou dévoyée."

La technique contemporaine, en récusant toute spiritualité, réinvente, mais pour son propre compte cette fois, la clôture dont la raison devait précisément nous libérer. "Le monde du scientisme est étouffant", observe François Lurçat…

p.167 Ironie de l'histoire: c'est au moment même où l'époque révoque ostensiblement tout discours globalisant qu'elle nous enjoint d'adhérer à une perception du monde qui se révèle, en dernière analyse, plus globalisante encore qu'aucune autre avant elle. C'est aussi ce paradoxe que Dominique Janicaud met en évidence ... "Une pensée lucide (encore rationnelle), écrit-il, peut et doit proclamer que la rationalisation intégrale de la vie est le projet le plus démentiel de l'Histoire."

p.168 Le principe de Gabor Fragmentée, complexifiée, informatisée, la rationalité technicienne s'éloigne à grande vitesse de la simple hypothèse de son contrôle, même partiel, par la raison humaine.

Ceux qui réfléchissent à ce mécanisme désormais autonome par rapport à la raison elle-même connaissent ce qu'on appelle parfois le "principe de Gabor"… Enoncé au milieu des années 60, ce principe se formule ainsi: dans la logique technicienne, "tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable". La technique l'emporte sur le savoir… Les avancées techniques obéissent désormais à une logique propre… On peut même se demander si, dans ce contexte, il est encore légitime de parler d'une pensée ou d'une culture scientifique.

Troisième ambiguïté, enfin, celle qu'on pourrait qualifier d'impunité politique et morale de la technoscience, seule idéologie du siècle à n'être jamais réellement questionnée sur le terrain des valeurs.

p.169 Michel Serres évoque parfois, à ce sujet, la rupture morale que constitua, pour les démocraties elles-mêmes, la destruction d'Hiroshima et de Nagasaki, apothéose de l'habileté scientifique et technique.

p.170 Cette "étourderie" ontologique au sujet d'Hiroshima fut, comme funeste épilogue de la Seconde Guerre mondiale, la marque même de l'impunité morale, autoproclamée, de la technoscience.

Aujourd'hui, la même compromission et la même étourderie sont à l'oeuvre. Voilà que se trouve paisiblement oubliée cette dimension critique qui est pourtant constitutive de la raison… L'Histoire contemporaine nous montre en effet qu'aujourd'hui comme hier la science moderne, privée de sa capacité critique, s'accommode parfaitement des nouveaux fanatismes, tyrannies ou totalitarismes. Il y a compatibilité parfaite entre la technoscience - incapable de produire des valeurs humanistes - et la barbarie qui récuse ses dernières.

p.171 Tout cela ne signifie évidemment pas que la pensée scientifique soit, par essence, maléfique… En revanche, créditer la science d'une supériorité morale de principe - en l'opposant notamment aux religions constituées - procède d'un aveuglement symétrique et tout aussi condamnable.

Bouvard et Pécuchet ressuscités La presse, le flux télévisuel, les revues elles-mêmes prennent un étrange plaisir à ressusciter les fameuses confrontations du type: Dieu face à la science, raison contre foi, croyance contre rationalité.

p.173 En réalité, le débat important n'est plus celui, grandiloquent, qui oppose la science aux autres démarches culturelles ou spirituelles. Il consiste à confronter la pensée scientifique contemporaine à ses propres promesses, à ses propres postulats, à ses propres dérives… "Pour que la pensée des spécialistes soit libre, ce ne sont plus tellement les Dieux qu'ils devraient laisser à la porte, mais plutôt la pensée vulgaire, façonnée par les médias et la publicité."

p.174 La superstition scientiste Superstition? Bien sûr, ce mot appliqué à la science révèle une intention polémique… Le fameux appel de Heidelberg (adressé aux chefs d'Etat réunis à Rio en 92), largement financé par de grands laboratoires pharmaceutiques, entendait dénoncer "l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social". En réalité, il s'agissait surtout de récuser - au nom de la recherche et de la "liberté scientifique" - toute forme de régulation éthique, écologique ou politique de la technoscience.

Ce rejet à priori de toute limitation et moratoire imposés à la recherche révèle, en creux, un parti pris qui n'est pas éloigné, en effet, de la superstition pure et simple.

p.175 C'est dans un dialogue ultérieur avec le philosophe protestant Paul Ricoeur que Jean-Pierre Changeux exprimera plus nettement encore ce qu'on pourrait appeler le "noyau dur" de sa conviction. "Il n'y a pas d'inconnaissable, mais seulement de l'inconnu."

Cet optimisme rationaliste - ou cette suffisance - entraîne des conséquences dont on mesure mal la portée. Il remet en question toute "croyance" qui se voit rétrogradée au rang d'ignorance ou de superstition temporaire… La rationalité scientifique, comme mode de connaissance, se voit investie d'un magister disqualifiant tous les autres.

p.176 Changeux, sans le dire aussi brutalement, expulse ainsi une bonne part de la culture humaine, rejetée vers l'archaïsme de la pensée magique.

Le scientisme s'oppose point par point à la science: alors que la science pose ses limites et s'interdit de les transgresser, le scientisme décrète qu'il n'y a pas de limites et prétend se prononcer sur tout.

Vers un nouveau Darwinisme? Charles Taylor, citant le sociobiologiste américain Edward O. Wilson, montre que la prétention ultime des néoscientistes contemporains est de fonder biologiquement la morale, c'est-à-dire au bout du compte de la dévorer.

p.178 François Lurçat n'a pas tort de rappeler que ces développements recoupent ce qu'écrivait au XIXe siècle un Vacher de Lapouge idéologue du racisme: "…L'homme perdant son privilège d'être à part, à l'image de Dieu, n'a pas plus de droits que tout autre mammifère. L'idée même de droit est une fiction. Il n'y a que des forces."

p.179 A l'instar du néolibéralisme dont il est allié, le néoscientisme demeure, pour le moment, une idéologie dominante.

La fin d'une culture La question posée est finalement celle-ci: existe-t-il encore une culture scientifique, au sens plein du terme?

p.180 Pour Horkheimer et Adorno, dès lors que la raison voit son statut de raison critique évoluer vers celui de raison affirmée; dès qu'elle devient un élément au service d'un ordre existant (ordre marchand en l'occurrence), sa propre vérité "se volatilise".

C'est dans une perspective comparable que Jean-Marc Lévy-Leblond conteste à la science moderne, amnésique, parcellisée, désaffiliée, subvertie par la technique, le statut de "culture scientifique" dont elle se targue volontiers.

p.181 Contre le politique, contre les morales traditionnelles ou les croyances religieuses, les "technoscientifiques" revendiquent grâce à cela une liberté de recherche illimitée. Là se situe la contradiction - pour ne pas dire l'imposture - principale. On objectera qu'il existe des "comités d'éthique"… Ces comités d'éthique, "en alimentant le discours médiatique sur les nouvelles techniques, apprivoisent l'imaginaire collectif et légitiment par avance les réalisations mêmes qu'ils prétendaient retarder ou empêcher".

Le droit lui-même, qui s'efforce de tempérer tant bien que mal l'activisme prométhéen qui a saisi la biologie, se révèle en grande partie désarmé.

p.182 Au bout du compte, en effet, ce ne sont ni l'éthique, ni la morale, ni la décision démocratique qui tranchent le débat. C'est le marché, et lui seul. Ainsi se voit complété le "principe de Gabor" évoqué plus haut: tout ce qui est techniquement faisable sera entrepris et tout ce qui est vendable sera réalisé. Le "choix" ultime appartiendra à la seule loi de l'offre et de la demande.

En réalité, les critères quantitatifs, les lois du marché, l'esprit de pure compétition entre les laboratoires, le record technologique médiatisé, la volonté de domination ont contaminé l'ensemble de la recherche scientifique.

p.183 Ainsi la pensée scientifique n'est-elle pas seulement confrontée à une "crise de ses fondements" (Lurçat). Elle s'accommode dorénavant d'un arraisonnement de la raison elle-même.

Libérez la raison ! Maurice Bellet propose d'appeler "écorègne" cet impérialisme de la rationalité marchande, cet activisme profus et incontrôlé qui s'est substitué aux anciens projets humains. L'écorègne désigne l'expansion aveugle et tourbillonnaire de l'économie, une expansion capable de défaire jour après jour "les constructions qui imposaient à l'homme une certaine idée de l'homme". La technoscience, dans cette optique, n'est rien d'autre qu'une des dimensions de l'écorègne.

p.184 Ayant compris cela… on ne sera pas surpris de constater que le pape lui-même, dans son Encyclique Fides et ratio d'octobre 1998, puisse réclamer, contre le scientisme explicitement désigné, une réhabilitation de la raison. On ne s'étonnera pas davantage que les préoccupations "idéalistes" concernant la conscience et la métaphysique fassent retour aujourd'hui dans certains colloques internationaux.

Chapitre 6: Le "mondial" contre l'universel

p.185 Depuis des siècles, la question de l'universel hante l'histoire occidentale… existe-t-il un principe d'humanité, une valeur d'essence supérieure, capable de transcender les différences de races, de culture ou de sexe pour définir notre commune humanité? Cette valeur doit-elle l'emporter sur toutes les autres? Voilà bien une question décisive.

p.186 Les grandes entreprises totalisantes du XIXe - qu'il s'agisse du libéralisme, du colonialisme ou du marxisme post-hégélien - se proclamèrent universalistes et voulurent opposer le "progrès" en marche aux ténèbres des traditions indigènes.

Aujourd'hui cette question de l'universel est reformulée autour du thème de la mondialisation.

p.187 Sur le terrain économique et politique, la globalisation est présentée comme une prometteuse utopie internationaliste à laquelle il est difficile de ne pas adhérer, du moins en théorie… Face aux refus résiduels - nationaux, religieux, protectionnistes -, ces ouvertures incarnent le Bien de l'universalité opposé au Mal du particularisme et du repli identitaire.

Tous les débats sur la mondialisation sont ainsi chargé de connotations normatives.

Sur le terrain domestique, en revanche, la normativité s'inverse, et presque mot pour mot… Cette fois, c'est la particularité, le singulier, l'identité irréductible qui sont exaltés, contre l'uniformité sociale ou la norme majoritaire. Lorsqu'il en appelle à la cohésion sociale ou au "bien commun", le discours universaliste, cette fois, est connoté négativement.

p.189 Entre les deux analyses, on voit bien qu'il existe une incompatibilité de principe. Le concept d'universalité ne peut pas incarner tout à la fois le Mal et le Bien. Quant à la valorisation des identités, elle se concilie difficilement avec une quelconque référence à l'universel.

En la circonstance, le double message concernant l'universel serait grosso modo le suivant: renonce aux particularisme mais affirme ton identité! Cette impossibilité angoissante me paraît être au coeur du désarroi contemporain dont elle aggrave l'intensité. Elle explique que tant d'esprit soient égarés.

p 190 Un nouvel imaginaire Du point de vue économique, le processus de mondialisation est accéléré aujourd'hui et amplifié par la révolution technologique qui abolit le temps et les distances… Dans sa nature, pourtant, elle est moins radicalement nouvelle qu'on ne le croit.

Quoi qu'il en soit, cette acception purement économique et financière de la mondialisation, interprétée comme une "contrainte externe", est aujourd'hui insuffisante. Les analyses les plus pertinentes insistent à juste titre sur ces composantes à la fois culturelles et idéologiques. Là est la vraie nouveauté.

p.191 "La mondialisation enserre désormais tous les faits sociaux dans une chaîne de causalité dont le point de départ serait le global et non plus le local."

A ce titre, le thème du "global" charrie un ensemble de références culturelles, d'aspirations consuméristes, de représentations symboliques qui composent, en effet, un nouvel imaginaire.

p.192 L'ambiguïté principale de cet imaginaire universaliste tient malgré tout à ce qu'il procède - aussi - d'une idéologie: celle du marché. La symbolique qu'il met en avant ne se réduit donc pas à une revendication morale, à cette émergence du "sympa" et de "l'humain"… En disqualifiant les appartenances, en détruisant les affiliations nationales ou sociales, en congédiant les identités collectives au profit d'une sorte de solipsisme fusionnel, on accélère la disparition de toute médiation entre l'individu et le marché… C'est ce qu'on pourrait appeler la "stratégie Benetton". "Il ne fait guère de doute que l'imaginaire de la consommation, allié à une disparition d'un but à poursuivre, renforce cette aspiration à l'accession directe et rapide à un produit ou un savoir."

La re-tribalisation du monde En forçant à peine le trait, on pourrait dire que la société occidentale, avec une fausse ingénuité, s'emploie moins à universaliser ses valeurs que son propre nihilisme.

p.193 "La mondialisation est celle des techniques, du marché, du tourisme, de l'information. L'universalité est celle de valeurs, des droits de l'homme, des libertés, de la culture, de la démocratie. La mondialisation semble irréversible, l'universalité serait plutôt en voie de disparition."

Confrontée à la puissance irrésistible de cette uniformisation marchande, les sociétés traditionnelles réagissent de façon plus complexe qu'on ne le croit… André Gorz décrit bien ce processus…:"Culturalisme, racisme, intégrisme sont les conduites chargées de ressentiment agressif par lesquelles les victimes des appareils de pouvoir cherchent à préserver une forme ultime d'appartenance.

p.194 Lorsqu'on évoque l'avènement du fameux "village global" prophétisé par Mac Luhan, on oublie que lui-même prévoyait que ce rétrécissement du monde par le biais de médias irait de pair avec sa retribalisation… Hitler n'avait-il pas, "grâce à la radio, retribalisé les Allemands et réveillé la sombre tendance atavique de la nature tribale…"?

p.195 Le fantasme américain Il est d'usage, en Europe et ailleurs, d'interpréter cette uniformisation du monde comme une américanisation.

Cette analyse est à la fois partiellement vrai et largement fausse. Partiellement vraie parce que… la mondialisation est bien un processus dont tire profit l'économie américaine.

Mais elle n'est pas que cela. Loin s'en faut.

p.196 Les Etats-Unis sont logés à la même enseigne que les autres pays développés. Ils sont confrontés aux mêmes périls et se débattent dans les mêmes contradictions.

p.197 C'est parmi les universitaires de Princeton, de Berkeley, ou d'ailleurs qu'on trouve les critiques les plus radicales de ce Mc World… Pour eux, l'important n'est évidemment pas de dénoncer l'américanisation du monde mais sa dévastation.

A l'heure de la mondialisation, écrit Benjamin Barber, "l'idéologie se mue en une sorte de "vidéologie" qui repose sur des bandes sonores et des clips vidéo.

Comme ses collègues européens, Barber juge désastreuse la sourde violence de cette persuasion qui accule les peuples à un choix impossible: soit une capitulation mimétique qui les détache de leur propre culture, soit une révolte identitaire qui les coupera, à terme, de la modernité.

p.198 Les signes de la tribu Pour Barber, cette confusion agressive entre les valeurs universelles et les intérêts bien compris des multinationales est d'autant plus critiquable qu'elle est délibérée et auto-entretenue… elle traduit un changement de nature du capitalisme… La concurrence sur les prix n'a certes pas disparu mais elle joue désormais en marge. La véritable guerre commerciale au niveau planétaire se livre bien davantage sur le terrain de l'image, du symbole, de l'appartenance symbolique (exemple donné à la page 199: les cigarettes au Vietnam).

p.199 Qu'est-ce que cela signifie au jute? Que les sociétés qui s'affrontent sur le marché mondial sont littéralement obsédées par la manipulation des symboles.

p.200 En d'autres termes, la valeur s'est faite produit et le produit s'est fait valeur. La connivence entre la prédication universaliste et le marketing commercial s'en trouve renforcée dans des proportions inimaginables… Inutile de dire que la valeur a perdu dans l'aventure l'essentiel de sa légitimité.

Il s'agit de vendre de l'identité, c'est-à-dire de la différence. L'appartenance tribale devient du même coup le concept central de l'argumentation publicitaire.

p.201 "Qui donc, demande Benjamin Barber, va défendre l'intérêt public, nos biens communs, dans ce monde darwinien de sociétés prédatrices qui se contentent de contrôler les référents symboliques essentiels de la civilisation?"

p.202 On est loin du grand dessein universaliste des origines, C'est donc vers lui qu'il faut brièvement se retourner.

Le retour aux sources Pour saint Paul, la définition de l'être humain ne devait plus être référée à une identité particulière (juif, grec, homme, femme, etc.) mais à la seule affirmation de sa croyance en Jésus-Christ. Badiou estime que cet arrachement à la prison de la singularité au nom d'un principe supérieur capable de transcender les différences correspond très exactement aux exigences de la modernité.

p.203 Dans ses rapports initiaux avec le judaïsme, l'influence de la pensée grecque est considérable, même si l'on a tort de minimiser l'apport spécifique de la tradition juive.

p.204 La traduction en grec de la Torah, du Pentateuque, puis celle des Prophètes et des livres canoniques… correspondit à un renforcement de l'emprise des concepts grecs sur le judaïsme de la diaspora. Cette traduction monumentale… réduit le particularisme du message en l'universalisant.

p.205 Ce rappel permet de mieux comprendre de quelle tradition Paul est véritablement l'héritier…

La chair et l'esprit La naissance du christianisme et les distances qu'il prendra rapidement avec le judaïsme conduiront ce dernier à "répudier l'idée d'universalisme".

p.206 En opposant le nouvel Israël "selon l'esprit" à l'ancien Israël "selon la chair", Paul désigne en réalité la primauté de l'universel sur le particulier, la prévalence de la foi en la résurrection du Christ sur l'appartenance… L'essentiel du message de Paul ne consiste pas tant, comme l'ont soutenu ses détracteurs, à opposer la foi à la loi, que l'universalisme à l'identité "charnelle".

p.207 De ce point de vue, on peut soutenir en effet, comme le fait Alain Badiou, que Paul participe à la "fondation de l'universalisme"… Il n'y eut pas seulement rencontre entre le christianisme et l'hellénisme, mais hellénisation partielle du christianisme.

Ainsi recueilli et revivifié, l'universalisme grec prendra même un caractère d'évidence sous la bannière chrétienne.

p.209 La laïcisation progressive de ces valeurs universalistes ne peut faire oublier leur origine première et leur genèse.

Le déracinement de soi Reste à comprendre pourquoi cette prodigieuse expansion de l'universalité occidentale, bientôt laïcisée, s'est accompagnée de tant de violence…

p.210 Reste à comprendre comment pourraient être réconciliés l'héritage universaliste et la singularité.

Le propre de la mondialisation telle qu'elle est dévoyée par la société marchande est qu'elle menace tout à la fois l'universel et la différence… D'où cette nécessité de promouvoir, à côté d'une "raison modeste" qui nous détourne de la raison scientiste, un universalisme non exclusif qui laisse place au singulier sans jamais cesser de le questionner.

p.211 Nous devons comprendre que c'est la singularité elle-même qui nous ouvre à l'universel… "L'universel, c'est le local moins les murs" disait magnifiquement l'écrivain portugais Michel Torga…

p.212 La vraie tolérance ne débouche pas sur l'indifférence à la vérité; l'acceptation de l'autre n'oblige pas au renoncement à soi-même; la place concédée à la différence n'interrompt pas la quête du semblable … c'est un devoir de nous déraciner, mais c'est toujours un crime de déraciner l'autre.

Chapitre 7: Le "moi" en quête de "nous"

p.213 Individus libérés, nous voilà pris de vertige devant notre propre victoire… Chaque jour, au tréfonds de nous-mêmes, nous ressentons le poids de ce dilemme: une absolue liberté alliée à un absolu désarroi… Nous balançons sans relâche entre la conscience d'un privilège et l'obscur sentiment d'un deuil… Ainsi somme-nous devenus des solitudes souveraines et désemparées.

p.214 La contradiction, telle que chacun de nous peut la vivre, nous semble autrement profonde, tellement plus grave…

Cette profondeur, il faut essayer de la sonder, comme on tâte le fond d'une rivière avant de s'y engager.

p.215 La conscience du moi Seules notre amnésie et notre étourderie nous autorisent à parler de l'individu comme d'une réalité banale, quotidienne, en oubliant son incroyable nouveauté historique et le saut qualitatif que l'élection de cette valeur a représenté dans notre rapport au monde.

L'Antiquité gréco-latine, par exemple, ignorait le concept de personne ou d'individu… Norbert Elias insiste lui aussi volontiers sur cette impossibilité, pour la pensée antique, de se référer à un individu dépourvu de toute référence collective, un individu compris comme personne isolée ayant prééminence sur le groupe.

p.216 Il faut bien comprendre que, pendant des millénaires, la perspective d'une échappée hors de cette nécessaire solidarité du groupe était tout simplement impensable.

Une "invention occidentale"? Si l'on en doute encore, qu'il nous suffise de nous tourner vers l'une ou l'autre des grandes sagesses non européennes… la pensée chinoise n'a jamais approfondi la notion de "sujet", comme être libre et indépendant… La même chose pourrait être dite de l'hindouisme ou du bouddhisme, pour lesquels l'individualisme et la sagesse ne peuvent être acquis qu'au prix d'un retrait du monde.

p.217 Cristal et fumée Pour définir cette prodigieuse conquête, le terme de liberté est insuffisant… La démarche la plus éclairante combine deux classifications… La première oppose le holisme à l'individualisme; la seconde met plutôt en vis-à-vis l'hétéronomie et l'autonomie. Qu'est-ce à dire?

Les sociétés holistes sont celles qui mettent en avant les valeurs collectives - de survie, d'identité, de cohérence ou de défense -en limitant volontairement la souveraineté de chacun… Dans l'absolu, le holisme intégral caractérise le totalitarisme.

p.218 A l'opposé, l'individualisme radical correspondrait quant à lui à l'anarchie, c'est-à-dire à la tyrannie du désordre. D'un côté, l'ordre rigide du cristal; de l'autre, l'effervescence aléatoire de la fumée.

Il n'empêche que la valeur dominante était - universellement - holiste. Et cela, jusqu'à la période moderne… Tout le mouvement d'émancipation, surtout depuis les Lumières, peut être compris comme une lente et progressive valorisation de l'individualisme impliquant un recul équivalent du holisme… L'individu moderne se déracine pour s'affronter à l'universel.

p.219 L'hétéronomie désigne le fait de recevoir de l'extérieur le règles organisant sa conduit, les impulsions et les principes d'action, au lieu de les trouver en soi, de façon autonome. Jusqu'à l'époque moderne, la loi était arrimée - et fondée - sur une transcendance, le plus souvent religieuse.

Nos sociétés démocratiques ont définitivement récusé toutes ces formes, même résiduelles, d'hétéronomie. Elles entendent se fonder de façon autonome, c'est-à-dire s'auto-instituer, ou s'auto-organiser…

L'utopie moderne conjugue ainsi l'individualisme et l'autonomie; elle place le "moi" au centre de son projet et affronte, mais sans le secours d'une transcendance, sa propre incomplétude.

p.220 Autonomie totale, sous l'unique surplomb de la loi civile et du code pénal!

p.221 "Rentre en toi-même…" Plus nettement encore que le progrès, l'égalité, la raison ou l'universel, cette primauté de l'individu constitue - pour le meilleur et pour le pire - le coeur même de l'héritage judéo-chrétien.

p.222 Aux yeux de Platon, la vie supérieure "est celle dans laquelle la raison - la pureté, l'ordre, la mesure, l'immuable - gouverne les désirs et règle leur penchant à l'excès, à l'instabilité, au caprice, au conflit"… La pleine reconnaissance du concept d'individu souverain n'est pas loin.

Le pas supplémentaire - modeste mais décisif - sera effectué par le christianisme, et plus encore par saint Augustin. L'idée de choix, de foi et de volonté est mise en avant.

p.223 La foi s'appuie nécessairement sur une relation directe à Dieu.

Autrement dit, le siège de la décision éthique est dorénavant l'individu et non plus le commandement communautaire… Là gît la subversion radicale du premier christianisme… Bien sûr, cette émancipation par rapport aux normes collectives et à la loi n'est pas sans limites… Paul justifie ces limites dans l'Epître aux Corinthiens lorsqu'il dit "tout n'est pas utile" ou "tout n'édifie pas".

p.224 L'intériorité est un thème central chez Augustin… La vérité n'est plus dans le monde mais à l'intérieur de soi.

p.225 Dans la théorie augustinienne des "deux amours" (charité et concupiscence), la seule volonté de l'homme, pervertie par la chute, est incapable de choisir le véritable amour sans le secours de la grâce.

"Par sa doctrine de l'immortalité de l'âme et du jugement individuel, le christianisme a sans aucun doute contribué à établir la valeur inestimable de l'individu."

Vers l'identité moderne… D'Erasme à Spinoza, de Descartes à Locke ou Hobbes…, on peut suivre à la trace l'approfondissement ultérieur de cette confrontation entre l'individu et le groupe, entre l'aspiration à l'autonomie de la conscience et l'hétéronomie religieuse ou laïque qui prétend l'interdire.

p.226 D'abord l'invention de l'intériorité par Platon et saint Augustin sera reprise et développée par des laïcs comme Montaigne, Descartes ou Locke… Deuxième étape: la Réforme contribuera à l'affirmation de la valeur éthique de la vie "ordinaire", centrée sur la famille et le travail. Puis le XVIIIe découvrira, notamment avec Rousseau, la "voix de la nature" présente dans la conscience… Dernière étape: l'esprit bourgeois et la sensibilité victorienne imposeront, au moment de la révolution industrielle, une interprétation de l'Histoire, comme un progrès moral à la charge et au bénéfice de chacun.

p.227 Deux éléments accompagneront cette lente victoire de l'individualisme au cours des siècles: l'émancipation progressive à l'égard du religieux et la montée en puissance des logiques économiques.

p.228 Les Lumières, puis la Révolution française s'inscriront dans cette perspective à la fois bourgeoise et individualiste.

p.229 Dans un livre injustement oublié, Louis Dumont avait souligné à quel point l'individualisme, devenu la valeur fondatrice de nos sociétés modernes, était consubstantiel à la primauté de l'économie sur l'éthique ou la politique. Il était l'une des conditions du "tout économique".

Les mains vides? Pour Alphonse Dupront, le drame principal de la Révolution française, drame dont nous assumons l'héritage, "c'est le manifeste aveu d'impuissance à se faire une image, une mythique ou une définition consciente de la société", une incapacité avérée de se donner "un ordre de valeurs spirituelles, capable de la fonder elle-même, ou de la justifier".

p.230 Chez Tocqueville est exprimée la crainte que la démocratie ne soit affaiblie par un "trop" d'individualisme qui conduirait les citoyens à se désintéresser du pacte social… Weber redoute que l'émergence d'un individualisme strictement pragmatique et rationaliste n'aboutisse à une sorte de glaciation morale, chacun n'ayant plus avec les autres que de relations marchandes… "Constatons avant tout, écrit Marx, que les "droits de l'homme", distincts des "droits du citoyen" ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté."

p.231 Durkheim considère comme définitivement révolus les anciennes solidarités holistes "…tous les contextes sociaux préétablis ont été bannis l'un après l'autre, que ce soit par la lente usure du temps ou la révolution violente, mais de telle façon que rien n'a été mis en oeuvre pour les remplacer."

p.232 La frontière de l'invisible Au triomphe de l'individualisme correspond une montée des périls…

p.233 Cette prodigieuse libération du "moi" se fracasse en bout de course contre un mur invisible. En parachevant cette victoire, nous aurions mordu la ligne; nous aurions outrepassé le stade de la libération pour entrer dans celui de la désaffiliation. C'est-à-dire de la solitude.

Privé d'ennemi, la laïcité vécue comme thème rassembleur fait naufrage à son tour. Cet écroulement nous laisse sans voix mais pas sans angoisse. Et pour cause! "C'est toute l'idée de la chose publique qui se trouve emportée…".

Ce n'est plus vraiment l'émancipation qu'on revendique mais l'exclusion qu'on redoute…

p.234 A l'individualisme désiré d'avant-hier succède l'individualisme subi d'aujourd'hui… Les luttes sociales ne portent plus sur une "libération" revendiquée mais dénoncent la dureté d'une exclusion, l'injustice d'un exil.

"Avec l'individualisme non de la conquête mais de la perte, la question qui hantait le tournant du siècle est redevenue centrale: comment constituer et maintenir une société?"

p.235 L'individualisme contre l'individu Au moment où il pourrait célébrer sa victoire, l'individu se sent ainsi cruellement floué… Le voilà dépouillé de toute obligation mais dépourvu de toute identité, sécurité, fonction sociale clairement reconnue.

p.236 Cette "démocratie de marché" s'est construite sur une valorisation frénétique de l'individu mais, dans la réalité, elle fait peu de cas de la personne… Ce n'est plus l'individu qui se "rend utile" en assurant une fonction productrice, c'est la société qui lui concède un emploi… L'individu salarié ne pèse plus rien face aux logiques financières qui ont subverti l'économie.

p.238 D'un impérialisme à l'autre Dans les profondeurs de la société, on s'acharne à refabriquer du "nous". C'est le sens qu'il faut donner à ces mouvements aussi disparates que le Restos du coeur, SOS-Racisme, … Ce n'est pas par hasard que le mouvement associatif joue un rôle essentiel dans ce désir de recréer du lien social.

Peut-on pour autant, fonder tous les espoirs sur ce mouvement social aussi généreux que protéiforme?

p.239 Ils participent plus du lobbying social ou médiatique que du politique proprement dit.

Mais il existe, à ce sujet, une autre ambiguïté, infiniment plus dangereuse: celle qui affecte la quête éperdue d'identité dont témoignent ces mouvements.

Or là est le piège… L'affirmation consolatrice d'une identité, la proclamation publique d'une "différence" exigent que l'on adhère à des groupes, des communautés, des "tribus" ou catégories qui sont toutes jalouses de leurs différences collectives… Mais elles le font qu'au prix d'une adhésion sans nuance… En d'autres termes, elles effacent l'individu en l'intégrant.

p.240 "Elles réinventent, à l'échelle d'une minorité, "cet impérialisme de l'assimilation" si souvent décrié."

Une douce lobotomie Les dislocations sociales et l'émiettement des identités qui les accompagne ne sont que l'aspect visible, extérieur, d'un ébranlement encore plus profond… Aujourd'hui, la désaffiliation touche au coeur même du "moi": filiation, procréation, différenciation sexuelle, intégrité des corps, etc. Voilà donc que, l'un après l'autre, ces repères essentiels, ces codes généalogiques, se voient déconstruits par les entreprises prométhéennes de la biologie.

p.241 L'individu n'est plus seulement fragilisé ou désemparé; sa consistance secrète est en question.

L'individu contemporain sent possiblement menacée une part essentielle de lui-même qu'il a du mal à définir.

Or cette histoire, de plus en plus, nous file entre les doigts. De ces inquiétudes, nulle distraction ne saurait vraiment nous distraire; nulle chimie nous guérir. Cette boulimie … d'images télévisuelles; cette surconsommation d'euphorisants…: tout trahit un manque essentiel. Dans le pire des cas, nous le conjurons en nous réfugiant dans une sorte d'hébétude, que Boris Cyrulnik n'a pas tort d'assimiler à une lobotomie douce…

p.242 Partout autour de nous, des signaux nous indiquent que la dissolution du "sujet humain" n'est plus tout à fait inimaginable… bouleversements de la procréation… triomphe du virtuel: quelque chose paraît s'effriter vertigineusement dans la tessiture du "moi".

p.243 A l'issue d'un si long chemin, au terme d'une magnifique conquête de la liberté et de l'autonomie, l'individu bute en définitive sur une évidence qui peut se formuler assez simplement. Il ne suffit pas de dire que le "moi" a besoin du "nous", sans quoi il sombre dans la désaffiliation et la désespérance solipsiste. La dépendance est plus forte encore. Le nous est constitutif du moi, voilà la vérité… Je suis fait de l'autre comme d'un matériau originel… Si le "moi" est aujourd'hui en quête de "nous", c'est pour se retrouver lui-même. Là se trouve sans aucun doute la bonne nouvelle et peut s'amorcer la refondation.

Chapitre 8: Retour du sacrifice, retour de la vengeance…

p.245 Un étrange vocabulaire colonise cette fin de siècle. Des mots et des expressions circulent aujourd'hui qui rameutent de très anciennes figures symboliques. On parle de lynchage médiatique et de bouc émissaire.

p.246 Un prurit d'élimination, de reconduction aux frontières (hors du groupe), de mise à l'écart, s'exprime quotidiennement.

Nous devinons qu'il existe un point commun, une cohérence secrète, un lien entre tous ces réflexes ou comportements. Ce lien, nous avons du mal à le définir, mais il fait tressaillir quelque chose d'enfoui dans les profondeurs de notre mémoire collective… Je veux parler des procédures ou rites sacrificiels… Le sacrifice, c'est l'immolation réelle ou ritualisée d'un "coupable" pour refonder l'accord unanime et restaurer la stabilité du groupe.

Or, ce rite sacrificiel, la morale universelle issue du judéo-christianisme mais laïcisé depuis trois siècles l'avait frappé d'illégitimité.

p.247 Est-il abusif d'avancer que ce rite de la vengeance et du sacrifice réapparaît aujourd'hui sous des déguisements qui ne peuvent faire longtemps illusion.

De la justice à la "plainte" A mesure que les croyances ou les représentations collectives - jadis intériorisées - s'évanouissent, la punition se renforce. Il y a là, incontestablement, un mécanisme sacrificiel… Il ne s'agit plus d'intégrer quiconque à une norme commune mais d'éliminer prioritairement la menace incarnée par un éventuel coupable.

Autrement dit, le taux de remplissage des prisons devient inversement proportionnel à la vigueur des convictions communes… la permissivité généralisée débouche ainsi mécaniquement sur une population pénitentiaire en augmentation.

p.250 C'est au droit - et à lui seul - que l'on confie désormais la protection du faible contre le fort, de l'enfant contre l'adulte, de la femme contre l'homme… Mieux encore, à l'idée de faute à sanctionner se substitue celle de préjudice à réparer et de sécurité à garantir. La frontière tend naturellement à se brouiller entre droit civil et droit pénal.

"La sacralisation a changé de camp: elle n'est plus dans la souveraineté et pas davantage dans le pouvoir, elle est dans la plainte."

p.251 Plus grave encore, cette prévalence du point de vue victimaire renoue confusément avec cette prétention nietzschéenne à l'innocence, prétention qui devient facilement exterminatrice… L'individu moderne refuse cette idée judéo-chrétienne selon laquelle il a lui-même partie liée avec le mal… Il devient donc possible - et tentant - de l'éradiquer.

Notre pratique du droit procède, au bout du compte, d'une dérive redoutable: la privatisation de la justice, c'est-à-dire le retour de la vengeance… Nous ne sommes plus disposés à la moindre "perte" pour vivre ensemble.

p.252 Quant à la cohésion sociale, elle sort fragilisée de cette guerre de tous contre tous.

Faut-il ajouter que la démarche sacrificielle tend à se substituer à la politique elle-même?… La chasse au coupable peut ainsi correspondre à un évitement assez lâche de la politique, pour ne pas dire à une démission.

p.253 L'immolation du plus faible La productivité, la concurrence… impliquent, nous dit-on, des sacrifices. Le nouvel âge des inégalités s'accommode d'une multiplication des exclus ou laissés-pour-compte qu'il n'est pas abusif d'assimiler à des victimes immolées et que l'on voudrait au surplus rendre coupables de leur propre exclusion. (En dénonçant, par exemple, le coût excessif de la main-d'oeuvre…)

p.254 Pour Assmann, comme pour la plupart des théologiens de la libération, l'idéologie du "tout marché" revient à mettre la rationalité économique au service de processus sacrificiels… Cette perversité du "noyau dur" de la pensée économique, jusqu'à présent déguisée derrière toutes sortes de faux-semblants, réapparaît aujourd'hui de façon manifeste avec la dérive impitoyable de l'économie moderne.

p.255 Dupuy montre que la pensée utilitariste est ainsi minée par une contradiction éthique qu'elle n'est jamais parvenue à surmonter. En acceptant l'idée du sacrifice d'un tiers exclu, elle contrevient aux principes mêmes de la conscience civilisée dont pourtant elle se réclame.

p.256 L'essayiste communautarien Michael Sandel n'a pas tort d'ironiser quant à lui sur ce cynisme utilitariste…: "Pour le plus vif plaisir de très nombreux Romains, demande-t-il, était-on en droit de jeter ne serait-ce qu'un seul chrétien aux lions?"

p.257 La revanche des persécuteurs Du vandalisme ordinaire à la rudesse des rapports humains: nous sommes souvent saisi de vertige devant ce retour de la société démocratique vers je ne sais quelle archaïque sauvagerie.

Nul ne peut nier que désormais dans nos sociétés ce consentement paresseux ou résigné à la violence "injuste".

C'est un symptôme assurément. Il ne résume pourtant pas, à lui seul, la question du sacrifice.

p.258 Le sacrifice est central. Il touche au contenu même du "vivre ensemble"… Il renoue bel et bien avec un rituel ancien: celui du meurtre fondateur. C'est en cela que ce retour du mécanisme sacrificiel est une affaire infiniment plus sérieuse que ne peut l'être un simple accroissement, même exponentiel, de la violence asociale et des incivilités. Ce qui est en jeu, cette fois, c'est le coeur même du "testament occidental", la clé de voûte qui tient encore ensemble les cinq valeurs fondatrices dont j'ai esquissé la typologie dans les chapitres précédents. Ni l'espérance, ni l'égalité, ni la raison, ni le projet universaliste, ni l'autonomie du moi n'eussent été imaginables sans cette prise de distance avec le rite sacrificiel, c'est-à-dire la "pensée magique".

p.259 Nous invitant à reparcourir à l'envers deux mille ans d'Histoire, ce retour du mécanisme sacrificiel aboutirait à soumettre de nouveau les victimes au "point de vue" des persécuteurs.

Reste à comprendre le vrai contenu de cette antique persécution qui avait été transcendée.

p.260 La folie des "sacrifices" Le sacrifice est l'invariant énigmatique de toute les cultures.

Pour ce qui concerne notre propre histoire, il faut nous ressouvenir à quel point cette querelle des sacrifices joua un rôle central durant les premiers siècles de notre ère.

p261 Quant aux sacrifices, ils constituent le rite essentiel des religions païennes qui, au début de notre ère, s'identifient de plus en plus au culte impérial, à travers celui de Mithra importé d'Inde et d'Iran.

Une chose est sûre: la première et peut-être la plus grave subversion introduite par le monothéisme judéo-chrétien dans l'Empire romain consistera en une condamnation sans appel des sacrifices.

Pour les premiers chrétiens, en tout cas, la question est théologiquement réglée. Le sacrifice de la croix est le "dernier" des sacrifices, celui qui abolit tous les autres.

p.262 Pour rester sur le terrain de l'Histoire, l'interdiction des sacrifices et des pratiques de divination sera très logiquement une des premières décisions prises par Constantin après sa conversion au christianisme.

p.265 L'innocence des victimes Pour Girard, la cohésion des sociétés humaines repose, en dernière analyse, sur le souvenir d'un meurtre fondateur, d'un sacrifice originel. Les mythes qui en perpétuent le souvenir, les rites qui en rejouent symboliquement le déroulement ont pour fonction d'en réactiver l'effet pacificateur.

L'unanimité, on pourrait même dire la "bonne conscience" sans faille des lyncheurs, est une dimension absolument nécessaire à l'efficacité du sacrifice. Ainsi les mythes, les rites, le religieux qui sont à l'origine des cultures humaines (culture étant entendu ici dans le sens de "vision du monde") expriment-ils nécessairement ce qu'on pourrait appeler, pour simplifier, le point de vue des persécuteurs.

L'histoire humaine, écrite par les vainqueurs, répète et ornemente à l'infini un discours univoque: celui des sacrificateurs que personne n'est en mesure de déconstruire.

p.266 Toute l'horreur de l'univers sacrificiel est là: c'est un espace symbolique clos à l'intérieur duquel l'objection faite au sacrifice - objection qui pulvériserait toute la cohérence du processus - n'est ni pensable, ni seulement imaginable.

Or, dans l'analyse girardienne, le caractère révolutionnaire du message évangélique vient justement de ce qu'il parvient à déjouer et à briser l'unanimité des persécuteurs… Le caractère inouï de la Révélation évangélique est bien là: en "révélant" l'innocence des victimes, il disqualifie le sacrifice et en ruine, par avance, tous les effets.

Mais elle est plus exigeante encore puisqu'elle adjure le croyant de renoncer à entrer, à son tour, dans le cycle de la violence… Là est la véritable spécificité chrétienne, qui est à mille lieues d'un vague humanisme du "pardon"…

Toujours est-il que la subversion chrétienne initiale, c'est d'abord cela: l'innocence des victimes incroyablement proclamée et retournée contre les persécuteurs; l'inanité du sacrifice démontrée…

p.268 De la subversion à la "religion officielle" A partir de Constantin, le christianisme triomphe au niveau de l'Etat lui-même et, très vite, il va couvrir de son autorité des persécutions analogues à celles dont les chrétiens des premiers âges avaient été les victimes.

Cette terrible ambivalence du catholicisme historique - libérateur et oppresseur, subversif et répressif… - imprégnera dorénavant toute l'histoire occidentale. Elle débouchera, et pour des siècles, sur une cohabitation contre nature entre une Eglise officielle alliée au pouvoir temporel et un héritage évangélique qui ne cessera de cheminer… et jouera souterrainement un rôle majeur dans l'émergence des Lumières et de ce que nous appelons aujourd'hui la modernité.

p.270 Un catholicisme athée? Allié au pouvoir, professant une "doctrine officielle", l'Eglise ne viendra à bout de toutes ces menaces, contestations, hérésies ou paganismes renaissants qu'en usant d'une autorité qu'il faut bien qualifier de sacrificielle pour ne pas dire plus.

p. 271 "Toutes les Eglise, écrit Jacques Ellul, ont scrupuleusement respecté et souvent soutenu les autorités de l'Etat, elles ont toléré les injustices sociales et l'exploitation de l'homme par l'homme (…), elles ont aussi transformé une parole libre et libératrice en une morale."

p.273 Les illusions persécutrices Le plus extraordinaire dans l'histoire du christianisme est donc que, en dépit de cette lourde tradition romaine, impériale et sacrificielle de l'Eglise officielle, la subversion biblique originelle n'ait jamais cessé, malgré tout, de travailler en profondeur la conscience occidentale. Et pas seulement celle des chrétiens déclarés.

p.274 Le fait est que ce ferment biblique, laïcisé ou non, ne cessera d'agir et de produire ses effets. Il est constitutif de ce que nous appelons parfois le progrès ou la conscience universelle. Irrésistiblement, de siècle en siècle, le point de vue des persécuteurs perdra sa légitimité. Il sera de plus en plus soupçonné et soupçonnable.

p.275 Schumpeter notait: "L'impérialisme, qui, dans les temps antiques, pouvait se dispenser de porter le moindre masque et qui, au temps des monarchies absolues, pouvait encore se contenter d'un voile bien transparent, doit aujourd'hui se dissimuler soigneusement derrière tout un écran de phraséologie."

p.276 Aucun progrès humain, qu'il soit juridique, éthique ou moral, ne peut se concevoir sans que soient préalablement sapés les fondements sacrificiels de la persécution. Je serai même tenté de dire que tout projet de morale universelle, toute ambition civilisatrice ne commencent vraiment qu'à partir de ce seuil minimal. Cette disqualification du sacrifice est bien "la" valeur fondatrice par excellence. Tout le reste en dépend, même si rien n'est acquis.

On comprend d'autant mieux, dès lors, l'extraordinaire péril que pourrait constituer, en cette fin de siècle, le retour annoncé de l'antique sacrifice.

Troisième partie: Le rendez-vous avec le monde

Pour un humanisme paradoxal

p.279 Quelle que soit la valeur fondatrice que l'on choisit d'examiner en premier, on voit vite que la fragilité spécifique qui l'affecte renvoie aussitôt à la fragilité de toutes les autres.

L'évanouissement de l'avenir disloque par exemple toutes les formes de prudences sociales ou générationnelles… Cette résignation à l'immédiateté du monde et à la disparition de l'avenir menace de dissoudre à son tour la politique et, avec elle, l'aspiration minimale à l'égalité et à la justice.

p.280 La fatalité oligarchique Plus d'avenir, plus de politique… La crise de la démocratie, ce n'est pas seulement l'hégémonie du privatif et du marché, c'est le retour inexorable au règne de "quelques-uns". De ce retour, chaque jour qui passe nous apporte de nouveaux signes.

L'instrumentalisation de la raison critique, son ravalement au rang d'une technoscience correspondent à un "futur" de rechange, à un "projet" de substitution…

p.281 Seuls les Américains, pour des raisons qui tiennent à leur histoire, peuvent élever au rang de mythe mobilisateur cette utopie technologique repoussant toujours plus loin la frontière du possible et du savoir… Rien n'est plus évocateur dans la mémoire collective américaine que cette idée de frontière que l'audace des hommes permet de repousser sans cesse, mois après mois, jusqu'à l'extrémité des terres californiennes. Quoi de plus mobilisateur, en effet, que cette mythologie du chariot bâché…

Pour les peuples du Vieux Continent, dont la vraie patrie est l'Histoire plus que l'espace, l'idée de frontière comme représentation du futur n'a pas grand sens… Tous les peuples n'ont pas les mêmes récits fondateurs.

p.282 Tu seras roi! Chez nous, le néoscientisme contemporain apparaît plutôt comme l'allié de cette ivresse libérale qui n'assigne plus comme destin aux sociétés humaines que le "possessif", le quantitatif, le mesurable.

La connivence entre les idéologies de la domination et le technoscientisme est peut-être le trait le plus décisif de la réalité mondiale actuelle.

L'exaltation du moi, enfin, cette apothéose d'une autonomie individuelle… Tu seras roi! Tu seras efficace! Tu seras seul!… Libre et désaffilié, le moi est menacé d'engloutissement dans son propre triomphe.

 

p.283 Ces six périls imbriqués l'un dans l'autre nous désignent donc en creux les six principes qu'il s'agit de refonder sans cesse et de défendre, jour après jour… L'espérance retrouvée plutôt que la déréliction ou la dérision; l'égalité défendue contre la domination du plus fort; la politique réhabilitée face aux "fatalités" du marché; la raison critique - et modeste - mille fois préférée au scientisme comminatoire; la solidarité et les convictions communes opposées à l'individualisme vindicatif; la justice substituée à la vengeance sacrificielle.

La bigarrure du monde Le reste du monde n'est plus le "lointain"… La globalisation signifie une irruption du monde et de l'altérité au coeur de nos sociétés et de nos consciences… C'est à l'intérieur de nos frontières que se nouent les contradictions que nous affrontions jadis dans un vis-à-vis géopolitique

p.284 Fin des empires, fin des colonies… fin des privilèges de l'homme blanc… Que nous le voulions ou non, nous serons pluriels et métis.

La nécessaire refondation bute sur un paradoxe inédit… De partout monte vers nous la même interrogation: toutes ces certitudes - égalitaristes, laïque, progressistes, individualistes, etc. - ne seraient-elles pas le dernier avatar d'une arrogance occidentale et judéo-chrétienne réinventée?… Au-dehors, ne cherchons-nous pas à imposer notre vision du monde et de l'univers?

p.286 Les "intuitions" de John Rawls Le projet initial de Rawls, c'est la tentative de fonder une théorie rationnelle de la justice, acceptable par tous, en dépit du pluralisme des valeurs et des points de vue… Rawls veut protéger ce pluralisme des valeurs et des opinions, mais sans accepter pour autant l'émiettement social absolu qui menacerait la cohésion démocratique.

p.287 Sans entrer dans le détail de l'analyse, disons que Rawls est conduit à évoquer l'idée d'une "théorie étroite" du Bien ou plus exactement de "principes minimaux de justice politique" qui seraient moins contraignants que des "valeurs communes"… Il bute surtout sur des difficultés théoriques… J'en citerai deux: 1) Si aucune conviction forte ne nous rassemble, au nom de quoi choisirions-nous la justice plutôt que l'injustice? Et comment parviendrions-nous à nous accorder sur la simple définition de cette même justice? 2) Il tient pour acquis non pas vraiment la définition de la justice, mais, au minimum, le désir de justice. Il part du principe que ce désir habite tous les individus quelles que soient leur culture, leur différence…

p.288 Sans le dire vraiment, il postule que les "opinions" multiples et dissemblables qu'il entend faire cohabiter librement partagent malgré tout, au départ, un même fonds commun, une même inclination éthique. Or nous savons bien que c'est faux… Les valeurs fondatrices ne sont ni naturelles ni forcément solides.

p.289 L'aveu de soi Cette nécessaire refondation débouche sur ce qu'on pourrait appeler un humanisme paradoxal… Il revient à récuser tout à la fois l'impérialisme normalisateur et le relativisme trop accommodant. Il veut mener bataille sur deux fronts: contre l'intolérance d'un côté et contre le nihilisme de l'autre.

Notre rendez-vous avec le monde, la nécessité nouvelle dans laquelle nous sommes d'accueillir la différence, de gérer le multiple, de nous ouvrir à l'altérité, tout cela implique néanmoins une fermeté retrouvée quant aux principes dont nous sommes les héritiers.

p.290 La rencontre avec l'autre commence par l'aveu de soi. L'amour du différent implique la quête du semblable. Il y a quelque chose d'effrayant dans ce contresens qui conduit à n'aller vers le multiple, le pluriel, qu'après avoir "affaibli" voire abandonné toute adhésion à soi-même.

Chapitre 9: Les habits neufs du barbare

p.291 La volonté de combattre les barbaries d'aujourd'hui ou de demain implique un effort de définition préalable (ce n'est pas toujours aussi simple) et même, parfois, un minimum de courage, une vertu qui n'est pas si répandue.

p.292 Nous connaissons quelques-unes de ces figures de la barbarie: par exemple Le Pen en France… Il semble que chez nous, en France, l'arbre (ou l'épouvantail) lepénisme nous ait caché une tout autre forêt.

Quelle forêt? La grande forêt primitive, justement…

p.293 Les nouveaux "païens" Le néopaganisme revient dan la plupart des démocraties occidentales. Qu'est-ce à dire au juste… répudier vingt siècles de judéo-christianisme pour en revenir à l'innocence des origines; rompre une fois pour toute avec le "ressentiment" évangélique et le laxisme social pour retrouver la vitalité dionysiaque; rejeter la morale des faibles et la primauté accordée aux victimes pour libérer l'énergie des forts…

p.294 La constellation des partis, groupes, revues ou maisons d'édition appartenant à l'extrême droite constitue un terrain autrement sérieux…

p.295 Dans toutes ces publications et dans ces divers clubs ou mouvements - le Groupe de recherche et d'études sur la civilisation européenne (GREECE) est le plus connu - la lutte contre le judéo-christianisme et les valeur qui lui sont attachées demeure "le" thème central.

Faire du néopaganisme une affaire groupusculaire, considérer la haine du judéo-christianisme comme la manie de quelques extrémistes farfelus, c'est commettre une double erreur. L'influence des auteurs ou des textes cités ci-dessus - par capillarité et contagion - est infiniment plus important qu'on ne l'imagine…

p.296 Une bonne part des idées qu'ils défendent sont en réalité omniprésentes dans la culture ambiante.

Le paradoxe est là: partout, en Europe, on lutte avec fracas contre l'extrême droite groupusculaire ou parlementaire, mais, dans le même temps, certains thèmes et contre-valeurs du néopaganisme s'intègrent au paysage symbolique, sans susciter de véritable résistance.

p.297 Le "cas" Julius Evola Choisissons un exemple et un seul. Parmi tous les penseurs païens dont l'influence souterraine est aujourd'hui indéniable, le cas de Julius Evola est sans doute le plus intéressant.

La lecture attentive de son maître-livre - Révolte contre le monde moderne - est troublante à plus d'un titre… Le six principes fondateurs que l'on a répertoriés s'y trouvent dénoncés, un par un…

p.298 Les réquisitoires d'Evola contre toute forme de régulation éthique rejoignent étrangement bien des discours contemporains, qu'il s'agisse des libéraux-libertariens, des postgauchistes ou des nietzschéens modernes.

p.299 Au sujet de la permissivité, le psychanalyste Pierre Legendre fait la mise en garde suivante: "Il ne s'agit pas de faire triompher un discours du Bien contre un discours du Mal, il s'agit de préserver l'Interdit en tant que bouée de sauvetage de l'humanité. Or l'Interdit est, par hypothèse, la problématique de la limite. Nous manquons vraiment d'une réflexion cohérente là-dessus."

Le refus du "temps droit" Le prophétisme juif lui paraît bien-être, en effet, à l'origine de cette valorisation de l'avenir… seule différence: loin d'y voir une rupture positive, il y voit le commencement d'une décadence:

Contre cette conception du temps historique et linéaire, Evola se fait naturellement l'avocat d'un temps cyclique et de "l'éternel retour".

p.300 Au sujet de l'égalité, la position d'Evola est plus radicale encore. A ses yeux, l'égalitarisme d'aujourd'hui s'inscrit dans la continuité des - funestes - Lumières et du "déchaînement de la plèbe européenne, à savoir la Révolution française". Il défend quant à lui, la permanences des hiérarchies traditionnelles et de l'ordre naturel d'une société perçue comme une réalité organique.

p.301 Mais c'est contre certaines formes d'égalité spécifiquement modernes que la verve d'Evola se déchaîne. Ainsi en est-il de l'égalité entre l'homme et la femme… "ainsi dans une société gouvernée par des hommes vraiment virils, jamais la femme n'aurait voulu ni pu emprunter la voie sur laquelle elle chemine de nos jours…"

La troisième valeur fondatrice, la raison introduite par la pensée grecque, ne recueille pas davantage son indulgence, pas plus que l'universalisme. Pour Evola, les choses sont claires. L'émergence de l'humanisme et de la philosophie dans la Grèce du VIe siècle correspond au début d'une décadence

p.302 Au sujet de l'individu souverain, enfin, c'est par le biais d'un dénonciation virulente de l'Amérique que Julius Evola instruit son procès. Pour lui la "civilisation" américaine est "l'exact contraire de la tradition européenne. Privilégiant "la religion de la pratique et du rendement", elle détache l'homme du "système organique" auquel il appartenait pour en faire "un simple instrument de production…"

p.303 Refus du prophétisme et désaveu du progrès, éloge de l'inégalité, critique de la raison, dénonciation de l'universalisme: on pourrait difficilement trouver un rejet plus cohérent et plus systématique de tout ce qui nous semble constitutif de l'héritage occidental.

Mais alors? L'humanisme des Lumières serait-il à ce point affaibli qu'il se laisserait investir, coloniser, contaminer, sans être capable de comprendre ce qui lui arrive?… Pierre Legendre: "Une débâcle sociale, c'est avant tout une débâcle de la pensée. Je crois que nous vivons le creux de la vague."

Tradition contre subversion S'il rejette le prophétisme juif et, plus encore, la subversion évangélique, Evola adhère malgré tout à tout ce qui peut subsister de "romain" ou de "traditionnel" dans le catholicisme institué.

p.304 Il s'agit pour lui d'un christianisme réconcilié avec le pouvoir, l'autorité…

L'indulgence très politique d'Evola à l'égard de ce catholicisme "peu chrétien" n'a d'égal que sa haine viscérale pour le ferment évangélique et la subversion biblique originelle.

p.305 Dans un passage plus révélateur encore de Révolte contre le monde moderne, Evola aborde la question du sacrifice proprement dit.

Pour Evola, il était logique que, refusant de souscrire à ce culte sacrificiel, les chrétiens fussent persécutés et qu'il y eût "une épidémie de martyrs".

p.306 Pour lui, si le christianisme a réussi à s'imposer dans l'Empire romain jusqu'à la "victoire finale" que fut la conversion de Constantin, c'est seulement parce que se trouvaient déjà épuisées "les potentialités du cycle héroïque romain", tandis que "les traditions immémoriales s'étaient perdues".

A ses yeux, la faute initiale - et irrémédiable - du christianisme est d'avoir introduit un ferment de "désintégration" dans l'histoire romaine, puis dans celle de l'Occident.

p.307 Catholique ou chrétien? Les analyses d'Evola nous sont d'un vrai secours pour démêler certaines configurations idéologiques. Par exemple, la cohabitation à priori absurde entre des païens résolus et des catholiques conservateurs dans la plupart des partis d'extrême droite…

p.308 En réalité, ce paradoxe reproduit celui… qui domina toute l'histoire de l'Action française…

…la vieille opposition, si opportunément pointée par Evola, entre un catholicisme institutionnel, interprété et vécu "comme une tradition", et un christianisme évangélique, plus ou moins fidèle à la subversion de premiers siècles.

p.310 Plus près de nous le philosophe allemand Carl Schmitt, s'il se disait catholique, faisait lui aussi référence, comme Maistre ou Bonald, à un catholicisme autoritaire, en quoi il voyait le principal fondement de la souveraineté et de l'ordre social… Dans un esprit exactement opposé, le fameux pasteur Dietrich Bonhoeffer, qui fut assassiné par les nazis, en appelait à l'avènement d'un "christianisme irreligieux".

La tentation orientale Après ce bref voyage dans le temps, un court voyage dan l'espace s'impose.

Il n'est pas simple de démêler ce qu'il peut y avoir de "barbare" dans cette tentation orientale. Elle charrie en effet le meilleur comme le pire.

p.311 Sagesse fondée sur le détachement et la relativisation des croyances, distance prise avec le monde et le "mouvement", le bouddhisme, qui n'est pas à proprement parler une religion, apparaît comme un contrepoison à la frénésie consumériste… en même temps qu'une garantie contre l'intolérance.

Cet hommage étant rendu, rappelons-nous que cet "orientalisme spirituel" qui saisit périodiquement les intellectuels occidentaux a aussi produit le pire.

p.312 Jean Mouttapa, lui-même d'origine indienne, n'a pas tort de se montrer sévère à l'endroit de ces "nouveaux convertis": "Les intellectuels occidentaux qui se sont intéressés à l'Inde, écrit-il, firent rarement preuve d'un grand esprit critique vis-à-vis de cette structure socio-religieuse foncièrement inégalitaire."

p.313 Ce n'est pas un hasard si Julius Evola fut lui aussi un orientaliste féru de bouddhisme, bon connaisseur du yoga tantrique… Sous couvert d'un langage anthropologique, il existe bel et bien une extrême droite intellectuel orientaliste.

p.313 Dans l'Inde d'aujourd'hui… face aux fondamentalistes hindous qui défendent l'inégalitarisme, ce sont notamment des chrétiens qui agissent en faveur de basses castes…

p.314 C'est sans aveuglement ni "conscience malheureuse" qu'il nous faudrait dialoguer avec l'Orient.

Une imprudence théologique? L'ouverture un peu irréfléchie aux sagesses venues d'ailleurs vient parfois compenser un doute, un deuil, une désespérance… On est conduit à récuser l'universalisme lui-même, au prétexte qu'il serait chrétien et occidental. On réinvente de la sorte un nouveau "différentialisme" qui peut conduire à de funestes compromissions.

Le théologien "contestataire" Eugen Drewermann n'évite pas toujours cet écueil…

p.315 "La foi en la filiation divine d'un homme, écrit-il, ne peut, par elle-même, fonder la différence entre le christianisme et la foi pharaonique-égyptienne."

Cette mise en évidence des filiations lointaines, des continuités symboliques… est en soi parfaitement légitime.

L'insistance que met néanmoins Drewermann pour établir ce qu'il considère comme des similitudes finit malgré tout par poser problème, de même que son opiniâtreté à rejeter toute idée de "révélation" ou d'innovation propres aux religions du Livre.

p.316 Le raisonnement de Drewermann peut se décomposer en quatre étapes… Il soumet à une critique radicale l'historicité du christianisme… Il s'emploie à minimiser la "nouveauté" du christianisme… Il s'attache à poétiser les épisodes bibliques… Il fait intervenir enfin ce qu'il appelle "la psychologie des profondeurs"…

Drewermann refuse de voir que la "modernité" qui triomphe partout dans le monde, pour le pire mais aussi pour le meilleur (les droits-de-l'homme, la liberté…), est un produit laïcisé et le plus souvent perverti du judéo-christianisme… Sans doute, les valeurs modernes sont "occidentales" dans leur marquage généalogique, mais elles ne sont plus, et depuis fort longtemps, la "propriété" de l'Occident.

p.317 On peut alors faire grief à Eugen Drewermann de manquer pathétiquement sa cible en récusant la spécificité - et les exigences universalistes - de l'héritage judéo-chrétien.

Chapitre 10: Que faire du judéo-christianisme?

p.318 On parle aujourd'hui de "post-chrétiens" ou de "chrétiens culturels" pour désigner de hommes et des femmes définitivement sortis du religieux mais qui en conservent, à l'état de traces ou de catégories mentales, des liens identitaires avec leur foi d'origine.

p.319 La sortie du religieux, qui est le mouvement même de la modernité, n'implique ni rupture ni amnésie, C'est tout le contraire… Tout indique que la crise de la foi ou celle de la pratique ne s'accompagne d'aucune indifférence pour l'histoire et le contenu du message.

Le nouveau paradoxe laïque A cela plusieurs raisons. La première est évidemment le poids de la mémoire immédiate. Un demi-siècle après la Shoah, la modernité occidentale demeure hantée par le souvenir du crime imprescriptible…

p.320 Pas un Occidental… ne peut échapper à une interrogation obsédante: celle de la responsabilité historique du christianisme dans cette affaire.

La seconde raison tient évidemment à ce pressant besoin de refondation… La sempiternelle question de la laïcité est-elle autre chose que la transposition du vieux débat des premiers siècles entre raison et croyance, philosophie et théologie?

p.321 La question laïque se pose simplement en termes nouveaux après l'effondrement - depuis le milieu des années 70 - du catholicisme institutionnel. C'est contre lui, en effet, que la laïcité républicaine s'était construite. Privée de cet ennemi intime qui la définissait a contrario, celle-ci connaît une crise comparable, et avec elle l'Etat républicain lui-même.

p.323 Dialogue ou "idéologie judéo-chrétienne"? Il est vrai que le christianisme n'est pas véritablement l'héritier du judaïsme, mais qu'ils sont tous deux héritiers du judaïsme originel et de ce que les chrétiens appellent l'Ancien Testament.

L'expression "judéo-christianisme" fait référence au contenu plus qu'à l'historicité, au monothéisme abrahamanique plus qu'aux divergences ou évolution s ultérieures.

p.324 Le concept de judéo-christianisme semble procéder d'une arrogance universaliste qui renvoie implicitement les autres religions du monde à l'archaïsme de leurs "superstitions"… à l'infirmité de leurs morales. Ce point de vue est en partie fondé…

Des ennemis communs Si juifs et chrétiens, tributaires d'une même modernité - celle des Lumières -, se rejoignent aujourd'hui, c'est d'abord parce qu'ils ont le sentiment de vivre la même crise et d'affronter la même adversité.

p.325 C'est Hitler, au fond, qui a redonné vie au concept de judéo-christianisme en englobant dans le même opprobre les deux monothéismes.… L'antisémitisme délirant du nazisme et son monstrueux résultat ont longtemps relégué au second plan la haine que Hitler vouait au christianisme lui-même.

p.327 Le paganisme militant, ou celui, plus édulcoré, qui rôde dans l'époque, visent en effet le christianisme, mais implicitement, le judéo-christianisme lui-même. Plus grave: la dérision contemporaine à l'endroit du christianisme n'est parfois qu'un antijudaïsme déguisé…

p.329 La culture du mépris Rappeler ces vérités, dénoncer cette "ruse" n'est toutefois légitime qu'à une condition: que l'on regarde d'abord en face la question de l'antijudaïsme chrétien… La responsabilité historique du catholicisme est, sans contexte, écrasante. Publié au milieu des années 50, le vibrant réquisitoire de Jules Isaac sur ce point, Genèse de l'antisémitisme, reste un texte référence.

p.330 Jules Isaac popularisera, au sujet de l'antisémitisme chrétien, deux expressions accusatrices,, qui seront constamment reprises par la suite: l'"enseignement du mépris" et le "système d'avilissement".

Cet antijudaïsme chrétien, de nature théologique, tirait sa force séculaire du refus juif de la conversion, refus qui semblait incompréhensible aux premiers chrétiens. En outre, puisque les juifs refusaient de rallier Verus Israël (le nouvel Israël), c'est-à-dire le christianisme, il devenait "nécessaire" qu'ils fussent déclarés foncièrement mauvais…

p.331 Quantité d'autres lois et textes suivront, tandis que se multiplieront, tout au long des siècles, les livres dénonçant l'"insolence" des juifs, leur "perfidie" ou leurs "superstitions"… Il en ira ainsi de la fameuse prière Oremus pro perfidis Judaeis, que des générations de chrétiens réciteront.

p.332 Le "peuple archiviste" Certes, cet antijudaïsme théologique est fort différent de ce que sera l'antisémitisme moderne… Loin de réclamer ou d'envisager l'élimination des juifs rétifs à la conversion, la théologie catholique ne cessera de réclamer, paradoxalement, leur protection. Pourquoi? Parce que, même non convertis, ils demeurent les témoins essentiels, attestant de la vérité du message vétéro-testamentaire.

p.333 Des siècles plus tard, Pascal reprendra… cette théologie paradoxale: "Etant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, que le peuple juif subsiste pour le prouver et qu'il soit misérable puisqu'il l'a crucifié.."

p.334 Cette "culture du mépris" installera aux tréfonds de la conscience catholique une hostilité originelle à l'égard des juif qui justifie amplement les repentances d'aujourd'hui.

L'antisémitisme païen La pleine reconnaissance du rôle joué par l'antijudaïsme chrétien, la quasi-refondation du christianisme à partir de cette repentance ne suffisent pourtant pas à prémunir nos sociétés contre un retour éventuel de l'antisémitisme… L'erreur la plus courante consiste à minimiser dangereusement la présence et la très ancienne virulence d'un autre antisémitisme, résolument païen celui-là… Méconnaître l'enracinement païen de l'antisémitisme originel, c'est s'interdire de comprendre quoi que ce soit à la situation contemporaine… C'est courir le risque d'être littéralement désarmé face aux nouvelles barbaries.

p.336 Qu'il s'agisse de l'origine infamante, de l'abomination religieuse, de la misanthropie, de "l'hostilité et la haine qu'il témoignent au reste des hommes", toutes ces descriptions injurieuses figurent au livre V des Histoires de Tacite. Pour désigner les juifs en général, ce dernier n'hésite pas à parler de "cette infecte population".

Analysant cet antisémitisme païen, Marcel Simon croit déceler son origine dans la croyance monothéiste elle-même et dans la "vertu isolante" de la Loi… "Du fait qu'ils vivent à l'écart, ils prêtent le flanc à toutes les accusations que la malignité des foules formule à l'égard des sociétés fermées."

p.338 Quant à Jules Isaac, il écrit: "Jamais peut-être, avant les atrocités sans nom du IIIe Reich, qui sont d'hier, le peuple juif n'a subi de telles saignées que durant les trente années qui se sont écoulées de la mort de Tibère à celle d'Hadrien."

D'étranges libres-penseurs L'antisémitisme… favorisé par cette "culture du mépris" développée pendant des siècles par la théologie catholique… s'abreuve à des sources beaucoup plus anciennes et qui, aujourd'hui, ne sont pas taries. On ne peut prétendre l'éradiquer en se bornant à condamner les "errements catholiques".

p.339 Dès le milieu du XIXe siècle des textes paraissent qui invoquent explicitement la tradition païenne pour l'opposer au judéo-christianisme. Ils reprochent essentiellement au judaïsme - comme le fera Hitler - d'avoir enfanté le christianisme.

p.341 Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, avait d'ailleurs prononcé de fortes paroles…: "La Shoah, déclarait-il en 1997, vise singulièrement dans le peuple juif le porteur de la Parole divine, de la Loi, des Commandements dans ce qu'ils ont d'irrécusables pour les cultures juives et chrétiennes, qui tiennent l'obligation de les observer.

p.342 Face à la crise Si le concept de judéo-christianisme retrouve aujourd'hui un tel sens, s'il tend à s'ouvrir à la troisième religion abrahamanique, l'Islam, ce n'est pas seulement parce que juifs et chrétiens affrontent les mêmes "ennemis", c'est aussi parce qu'ils vivent intensément la même crise et sont confrontés aux turbulences de la modernité.

p.343 Ces fractures placent l'une et l'autre religions devant un même défi: comment accompagner la modernité sans s'y dissoudre.

La relecture de sa propre tradition afin de la réinventer s'impose donc de la même façon aux juifs et aux chrétiens.

p.345 De nouvelles Lumières? Un nouveau dialogue judéo-chrétien, critique, exigeant, est aujourd'hui réamorcé, loin des tapages. Il ouvre chaque jour davantage à l'Islam. Ses rapports avec la modernité ne participent ni du rejet obscurantiste, ni, surtout, du parti d'évasion mystique ou ésotérique. C'est de refondation qu'il s'agit.

p.347 Par bien des aspects, la situation du judéo-christianisme et aujourd'hui étrangement comparable à ce qu'elle était au moment des Lumières, alors que se dessinent peu à peu les contours d'une "modernité" différente, inouïe, engageant non plus seulement "l'Occident", mais la planète toute entière. Entre les risques d'une régression barbare et les chances d'un nouvel âge des Lumières, rien n'est joué. Cette indécision historique, cette possibilité toujours ouverte d'une refondation du monde dans son humanité renvoient le judéo-christianisme à lui-même et à son histoire. Pourrait-il se sentir indifférent à ce que, au bout du compte, il a produit?

Epilogue: La prochaine planète

p.349 Si l'avenir n'est plus lisible au-delà du très court terme, la représentation du passé, elle aussi, a été raccourcie dans des proportions comparables.

p.350 Ce prodigieux raccourcissement du passé replis le temps sur lui-même et le segmente en intervalles minuscules…Ainsi nos vies, nos sociétés, nos représentations symboliques sont-elles installées sur des plaques tectoniques en mouvement perpétuel… Les variations boursières expriment, à leur manière, cet angoissant sautillement temporel.

p.351 Le rire des dieux Quand le numérique fait communiquer et met en boucle rétroactive des processus physiques, biologiques, psychiques… auparavant étanches, chaque fois ses implications culturelles et sociales doivent être réévaluées. Nous n'en avons jamais fini avec ces "réévaluations"… Le réel échappe au pouvoir que nous avions de le penser. "Toute thèse, disait Sören Kierkegaard, s'offre au rire des dieux."… Quant aux capacités de prévision et d'action politique…

p.352 A défaut de pouvoir penser le futur immédiat, nous le rêvons. Rêve ou cauchemar, c'est selon… Un discours futuriste, plus échevelé, plus lyrique que jamais, prolifère autour de nous.

p.353 Pour qualifier ce déferlement ahurissant de messages, d'informations et de "signes"… un essayiste américain, Roy Ascott, parle de deuxième déluge… Nous cherchons des yeux une arche de Noé.

Cette émergence du cybermonde, ces complexités fractales et ces réalités en réseaux font naître un discours public et journalistique assez exalté, dont l'impatience se fait volontiers comminatoire…La lenteur et la prudence sont assimilés à l'incivisme, pour ne pas dire au mal.

p.354 La cyberculture au bout des doigts… Prenons un exemple, celui du web. Les fantasmes et les délires dont l'Internet fait l'objet illustrent assez bien ce nouveau "progressisme scientiste" qui confond un instrument avec une culture, une information avec un savoir… un outil technologique avec un destin.

On voudrait nous convaincre que l'irruption du cyberspace… périme d'un seul coup toutes nos représentations du monde…

p.355 Partout s'affiche une forme d'ingénuité moderniste dont la candeur n'a pas d'équivalent.

Mieux vaut le savoir dès à présent: le prochain siècle sera sans aucun doute cybernétique, connecté et numérisé, mais il n'en affrontera pas moins les mêmes contradictions, les mêmes débats, les mêmes incomplétudes que celui qui s'achève… A mesure que se dissipe le brouillard des bavardages, on voit réapparaître une à une toutes les questions fondatrices… Elles s'inscrivent quelquefois dans une perspective un peu changée, mais ce sont bien les mêmes.

p.356 La cyberculture repose en termes nouveaux la question de l'universel… Certes, la dimension est virtuellement élargie à la planète entière… Il n'empêche que la problématique n'est pas fondamentalement différente: comment articuler le singulier et le général?… Ni le "réseau", ni le numérique n'ont modifié les données de l'équation humaine. La prochaine planète ressemble à l'ancienne…

La difficile conjugaison du "moi" et du "nous"… n'est ni tranchée ni résolue… elle est enrichie dans la mesure où la cyberculture rend plus praticable ce que ses défenseurs les plus acharnés appellent l'"intelligence collective", c'est-à-dire la possibilité de mettre immédiatement en synergie une infinité de talents…

p.358 L'Internet, en d'autres termes, n'abolit ni les questions ni le rôle de ceux qui savent encore les poser.

Du mouvement social au marché virtuel Le web est donc génétiquement - et joliment - anarchiste.

p.359 Par sa structure même, le web se riait des contraintes et des réglementations. Ajoutons que, à peu de chose près, le web remettait en vigueur la plus incroyable de toutes les subversions: la gratuité…

En théorie, le web promettait plus encore. Il allait permettre de révolutionner la communication en mettant fin à l'hégémonie du "médiatique".

p.360 La cyberculture du début des années 90 était grosse d'une utopie sociale mobilisatrice… La révolution tourna court.

On vit peu à peu réapparaître sur toute l'étendue de cette planète virtuelle toutes les anciennes fatalités, contraintes, périls, méchancetés,… La délinquance cybernétique fit son entrée sur le web… L'obsédante et indéfinissable compétition entre les "virus" et les "antivirus" réintroduisait symboliquement dans le paysage l'affrontement du Bien et du Mal.

p.361 Le monde avait changé d'échelle mais pas de nature.

Le cyberspace redevenait ce qu'il était: un prodigieux outil, mais seulement un outil, capable du meilleur comme du pire… Il ne remplaçait pas le monde réel par un territoire enchanté, mais prolongeait simplement ce dernier en s'ajoutant à lui.

Pour Bill Gates, le web est d'abord - et doit être - un marché mondial… Echappant à toute réglementation étatique…, il permet de réaliser ce "marché ultime" de l'ultralibéralisme…

p.362 Pour le moment, tout porte à croire que le web marchandisé façon Bill Gates l'emporte sur le web libertaire des cybernautes. Sur le long terme pourtant, rien n'est joué. Tout sera affaire de priorité, de valeurs communes…

Morale universelle et droit mondial Entre la connexion planétaire des ordinateurs et l'élaboration d'un "droit mondial", le lien n'est pas évident… En ce qu'il échappe au "lieu"…, le cyberspace met en échec à la fois le droit et la politique.

p.363 Il annonce la fin irrémédiable d'une certaine idée de souveraineté "locale" par laquelle passaient jusqu'à présent presque toutes les disciplines et les choix collectifs.

Il place hors d'atteinte et hors contrôle un champ d'activités toujours plus vaste… Le non-espace qu'il promeut est aussi celui du non-droit et, possiblement, de la non-civilisation.

Il condamne le politique et le droit à un choix impossible: abdiquer purement et simplement ou s'universaliser en catastrophe. Il repose donc, mais cette fois en termes opérationnels, la question difficile entre toutes de l'universel.

p.364 Il s'agit d'instaurer une transaction permanente et constamment renégociable entre ce qu'il reste de souveraineté aux Etats et ce qui s'échafaude à l'échelle planétaire.

p.365 Les peuples du monde ne sont pas encore parvenus à un accord, même minimal, sur les valeurs fondatrices… Comment, dans ces conditions, imaginer la définition d'un "droit naturel" qui soit autre chose que le droit du plus fort…

p.366 Cyberculture, droit mondial: ce ne sont là que deux exemples. Ils ont le mérite d'illustrer une vérité que, dorénavant, nous n'avons plus le droit d'oublier. La prochaine planète ne sera pas notre héritage mais notre création. Le monde qui nous attend n'est pas à conquérir mais à fonder.

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