Thomas Glavinic
Carl Haffners Liebe zum Unentschieden, Roman, Berlin, 1998
Carl Haffner, de son vrai nom Carl Schlechter, réussit en 1910 un exploit inattendu: après cinq parties sur dix, il mène contre le champion du monde des échecs, Emanuel Lasker. Haffner est le spécialiste des parties nulles. Lasker n'arrive pas à percer sa défense. Haffner va-t-il résister aux assauts de son adversaire jusqu'à la dixième partie ? Voici la trame de l'histoire.
Comme pour le Titanic, la fin est connue et pourtant Thomas Glavinic nous tient en haleine pendant tout son roman. Les parties d'échecs glissent vers l'arrière-plan et laissent au lecteur tout loisir de découvrir une ville de Vienne socialement dure, loin de la vie culturelle foisonnante où se côtoient Klimt, Schiele, Stefan Zweig et tous les autres. C'est dans une ville qui ne se doute pas encore qu'elle va plonger sous peu dans l'horreur avec presque toute l'Europe qu'évolue le personnage principale dont Thomas Glavinic dresse un portrait pathétique. Haffner n'aspire qu'à la paix aussi bien politiquement que personnellement. Il n'aime pas battre ses adversaires et se sent bien dans une partie nulle. C'est un peu malgré lui qu'il se trouve tout d'un coup sur l'avant-scène du monde des échecs. Sans le vouloir, il devient l'enjeu de forces qui le dépassent et qui laissent entrevoir les courants sombres de l'âme humaine.
Pour mieux nous faire saisir les contradictions de Carl, l'auteur évoque son enfance, raconte la vie tourmentée de son père et de sa mère et brosse un tableau sans complaisance d'un monde où l'élite croyait en un avenir plein de promesses. C'est dans ce monde que Carl Haffner meurt de faim en 1918.
Nous ne pouvons lire ce roman sans penser à la Schachnovelle de Stefan Zweig. Mais si Thomas Glavinic décrit ses personnages avec une finesse psychologique proche de Zweig, ses héros ne mènent pas le même combat. Le monde dans lequel les personnages évoluent, en revanche, même si la Schachnovelle se passe plus de trente ans après les événement relatés dans le livre de Glavinic, ce monde montre des similitudes troublantes.
Un livre captivant de la nouvelle génération des
écrivains autrichiens.