Meilleure dissertation du Gymnase de Morges
Examen de maturité 2006, écrit de français
Un texte de Pascaline Sordet

A propos de W ou le souvenir d’enfance, de Georges Perec

« Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » (Georges Perec)

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » L’histoire de Georges Perec semble lui échapper, couler entre ses doigts comme du sable qu’il serait vain d’essayer de retenir. Pourtant, cet écrivain du XXe siècle, dont les parents sont morts durant la deuxième guerre mondiale, va tenter de la retrouver. En écrivant.
« Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » En quoi cette affirmation est-elle révélatrice  de tout le travail d’écriture dans W ou le souvenir d’enfance ? Ce livre est le roman de la quête et de la compilation des traces graphiques, des résidus de mémoire qui pourraient permettre de construire son identité, son appartenance et de comprendre son histoire familiale. Dans cette quête et afin de pouvoir effectivement graver une marque « quelque part », il faut à l’écrivain chercher une vérité par la description méticuleuse, le doute, l’analyse. Ce processus d’écriture, de récupération, doit aboutir, former une trace, pour qui ? pour quoi ?

En premier lieu, Perec cherche à remonter à la surface les détails de son histoire. Le vide, le manque, la solitude, l’abandon marquent son enfance et il lui faut la reconnaître, se la réapproprier.
Pour reconstruire ses souvenirs et pallier la déficience de sa mémoire, il compile tous les signes, les traces qu’a laissées le passage de sa famille : les photos, ses propres souvenirs brumeux, ceux de sa tante, avec qui il a vécu, les actes officiels. Toutes ces empreintes sont liées à l’écriture. Pas à l’acte, mais à celle déjà présente comme signe d’une existence. « La deuxième photo porte au dos trois mentions » : l’envers des images porte des dates et inscriptions qu’il lui faut déchiffrer. Il se base sur des textes civils. Lorsqu’il se rend à la rue Vilin, où il a habité avec sa famille, la description qu’il en fait est intimement liée à l’idée de graphie. Il évoque des chiffres, « 20e arrondissement », des dates, « 1973 », la rue qui monte « en esquissant vaguement la forme d’un S », la rue « aux trois-quarts détruites », et « plus de la moitié » des maisons abattues. Il précise encore qu’il habitait « au numéro 24 », et le répète deux fois, et que ses grands-parents étaient « au numéro 1 ». Il remarque aussi l’inscription COIFFURE DAMES, encore « à peu près lisible ». Perec reforme son histoire en se basant sur ces traces, car il lui faut arracher quelques bribes précises pour se construire. Cette rue Vilin, lieu de vie, est lieu de traces.
Les lieux de mort sont aussi lieux de traces. Son « pèlerinage » sur la tombe de son père est révélateur de cette identification à sa propre histoire par l’écriture : à la découverte des mots PEREC ICEK JUDKO « suivis d’un numéro de matricule […] tout à fait lisibles », il peut enfin s’identifier à son père et cesser d’être le fils de personne. Jusque-là, lui seul portait le nom Perec – contrairement à sa famille, les Peretz. Il éprouve enfin une « sérénité secrète liée à l’ancrage dans l’espace ». Une trace de sa famille existe, écrite « quelque part ».

Deuxièmement, l’écrivain se doit d’être méticuleux, il cherche dans les plus petits détails, dans les précisions les plus extrêmes, les signes du passage d’un être. Les photos sont décrites avec un soin maniaque, rien ne doit échapper à l’attention de l’auteur, car les traces sont déjà trop infimes. Son rôle est celui d’un archéologue qui, sans cesse, gratte la surface des objets, des images, des souvenirs pour faire la lumière sur l’absence, pour remplir le vide. Il a le souci permanent de se rapprocher de la vérité, d’être au plus près de la réalité vécue. Son rôle est celui de l’archiviste qui collecte, décrit, classe le moindre détail, la moindre bribe afin de recréer son identité.
Les souvenirs sont plus difficiles à décrypter, car ils sont corrompus par les ressentis et le temps les altère, les façonne ou les embellit. Alors Perec, pour approcher la vérité et rendre justice à son histoire, ne cesse de mettre en doute, par des « je crois », des « il me semble ». Il craint de les avoir « complètement dénaturés ». Mais le lecteur peut aussi apercevoir entre les lignes et les doutes, la couleur de cette enfance oubliée. La pluralité de ces souvenirs « en nombreuses variantes », cette autobiographie menacée fait apparaître, en filigrane, l’histoire de l’écrivain.
Une vérité seconde apparaît. L’histoire de l’île W et de ses athlètes. Par cette fiction, qui ne semble avoir aucun lien avec l’autobiographie, Perec écrit une aventure qui s’inscrit bien dans le même processus de recherche déjà entamé : en analysant un phantasme d’enfant d’une île peuplée d’athlètes désarticulés et asservis, il tisse une métaphore d’un régime totalitaire qui détruit au lieu de construire. A l’image de ce qui a tué la mère. Ainsi, cette vérité d’idées plutôt que de faits, en miroir avec les souvenirs de l’auteur, révèle le traumatisme qui a marqué l’enfance. « De cette lumière lointaine qu’ils jettent l’un sur l’autre pouvait se révéler ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, jamais tout à fait dit dans l’autre, mais seulement dans leur fragile intersection. »
En essayant « méticuleusement de retenir quelque chose » de son histoire en l’écrivant, Perec réussit à montrer, malgré les déficiences de la mémoire, une part de son enfance perdue. L’écriture, le processus de construction est effectivement méticuleux et suspicieux, et il aboutit.

« J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »
L’écriture de Perec est là pour essayer de compiler ce qui se perd ou était perdu, pour les retenir hors du néant et de l’oubli, arracher quelques bribes d’informations, un peu de sens à la vacance, pour imprimer, graver une empreinte du passage d’un être, une marque d’existence. W ou le souvenir d’enfance est le tombeau de sa mère et son épitaphe, l’ancrage dans l’espace et dans le temps, où son souvenir peut s’accrocher et d’où l’identité de l’enfant Perec est rétablie.

 

Pascaline Sordet

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