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Quelques éléments de réflexions sur l'informatique,
tirés du livre de René Berger "Jusqu'où ira votre ordinateur"

A propos de l'auteur

René Berger est docteur ès lettres de l'Université de Paris (Sorbonne), professeur honoraire de l'Université de Lausanne, professeur à l'Ecole des beaux-arts, ancien directeur-conservateur du Musée des beaux-arts, président d'honneur de l'Association internationale des critiques d'art et de l'Association internationale pour la vidéo dans les arts et la culture, expert consultant auprès de l'Unesco et du conseil de l'Europe.

A propos de son livre

René Berger s'interroge sur l'émergence de ce qu'il appelle une technoculture . Il tente d'analyser au regard du passé et du présent la situation de changement accéléré qui caractérise notre société, et il s'attache à dégager quelques lignes de force des mutations sociale, culturelle et scientifique induites par l'informatique..


Quelques extraits, en guise de résumé

chap. 1 En passant par la pipe de Magritte

p. 29 De nos jours, le champ de la civilisation a cessé d'être unitaire. L'éclatement se manifeste par la division en sous-champs, politique, social, économique, techno-scientifique, culturel dont chacun tend à l'autonomie, à l'autosuffisance, à l'autofinalité. Idées, croyances, valeurs multiplient leurs divergences sans crainte ni souci des contradictions.

chap. 2 Du Sinaï à la nouvelle alliance

p. 49 C'est de l'interaction des facteurs techniques et économique que naît et se développe la société, compe tenu d'un troisième facteur, non moins actif, le facteur politique.
p. 50 A ces trois facteurs, il conviendrait d'en ajouter un quatrième: la science, . Mais c'est à la technologie, qui en procède, que le monde actuel doit sa physionomie,
p. 54 Acheter un billet d'avion ou un ordinateur n'est pas affaire simplement d'argent, d'utilité ou de besoin; c'est contracter des modes d'agir, de penser, de sentir qui rompent avec nos structures mentales antérieures et transforment à la fois notre sens de l'espace et celui du temps. En s'étendant à l'aire du monde, le Développement suscite un nouveau type de société, un nouveau type de culture, un nouveau système de valeurs!

Chap 3 La traversée des espèces

p. 80 En tant que médiateur , l'outil est en effet une manière de programmer l'action et donc la pensée.
p. 81 La société technologique dans laquelle nous sommes entrés non seulement étend les dimensions du groupe et du territoire, mais se fonde sur une économie de production qui met en oeuvre toutes les ressources de la science et des techniques C'est ainsi que la coopération originelle a fait place à une compétition dont l'esprit se retrouve à tous les niveaux. Le mythe et la magie tendent à disparaître au profit des procédures rationnelles qu'inspirent tant la science que la technologie et qui en retour inspirent une valorisation rationnelle du savoir et du "progrès". Chacun de nous est donc un mixte qui allie, d'une part, l'individu que nous sommes de notre naissance à notre mort, de l'autre, la société à laquelle nous appartenons et que nous intériorisons, au-delà du nombre, comme unité transindividuelle. Au sens large, la culture est le processus de socialisation qui transforme les individus isolés en agents ou en partenaires du système social.
p. 83 L'"harmonie", modèle de la société idéale, est d'autant plus difficile à atteindre que l'accent se déplace vers l'efficacité de la production que seuls peuvent assumer ceux qui disposent des technologies avancées et qui savent s'en servir jusqu'à les imposer à tous.
La culture est-elle en mesure de relever le défi d'une société en mutation?
p. 84 Quel est le prix à payer pour que notre société s'établisse de plain-pied dans cette ère et cet espace nouveaux qui commencent déjà à rendre le passé méconnaissable et l'avenir, il faut bien l'avouer, inquiétant?

Chap. 4 Arts et médias

p. 90 Affecté par la mouvance de notre temps, l'usage lui-même est en devenir. La situation stable qui le légitimait naguère a fait place à une situation instable dont l'effet est une remise en question permanente non seulement des contenus, non seulement de la terminologie, mais des modes de structuration des uns et des autres.
p. 91 En revanche, la situation mouvante qui est la nôtre, en minant la notion de limite, appelle une méthode différente qu'on peut schématiquement désigner du terme systémique/énergétique
La conséquence est qu'on convient, plutôt que d'étudier les éléments ou le système en eux-mêmes, de prendre en compte leurs interactons en fonction de la situation complexe dans laquelle elles se produisent
Chaque agent y joue un rôle d'autant plus complexe qu'il entre en interaction avec tous les autres. De surcroît, chacun d'eux dispose de pouvoirs- d'où le terme énergétique - qui donnent au système des physionomies différentes selon les aires dans lesquelles il fonctionne.
p. 96 "La technique n'est ni bonne ni mauvaise; tout dépend de l'usage qu'on en fait."
Cette vue naïve, qui dissimule mal la bonne conscience de la niaiserie, a été mise en pièces par l'affirmation radicale de McLuhan: "The medium is the message." Sans doute est-il allé trop loin, mais le propos vaut mieux qu'une boutade. De façon évidente, tout medium étant un processus de médiatisation, irréductible à une simple transmission, il s'ensuit que doit être prise en compte dans toute communication la nature même du medium qui la met en oeuvre
A partir de là, on peut se demander -et pour moi la réponse ne fait pas de doute- si les changements technologiques, en modifiant les conditions de notre existence, ne sont pas à l'origine de formes nouvelles à partir desquelles nous voyons et considérons les choses de manière différente.
p. 99 train, auto, avion sont des médias de transport. Tous les véhicules modernes sont en effet non seulement des moyens de transport ou de déplacement, mais des agents qui influent sur nos conduites et qui métamorphosent notre environnement L'extension doit même aller plus loin et comprendre le nouveau medium de traitement qu'est l'ordinateur. En effet, celui-ci est plus qu'une machine à communiquer; il est devenu et ne cesse de devenir toujours plus une machine à simuler les processus de la pensée.

Chap. 5 L'ordinateur entre en scène

p. 107 La tradition et le savoir-faire ne suffisent plus. Les hommes d'Etat eux-mêmes, quels que soient les régimes, proclament d'une même voix avec l'Hamlet électronique: innover ou périr
p. 110 Plus rien n'échappe à l'ordinateur, ni de la guerre des étoiles, ni de la machine à laver programmable, ni du télégramme musical: "Happy birthday to you!" L'avenir sera électronique ou ne sera pas Les techniciens foncent, les politiciens s'impatientent ou freinent; le corps enseignant se tâte; le grand public hésite: quel ordinateur acheter? Pour quoi faire?
p. 111 A la différence du miroir qui, à ce que nous a appris Lacan, établit l'enfant dans sa première identité pour donner à l'adulte, par-delà sa complaisance au narcissisme, le sens du réalisme et donc le respect du reflet, l'écran de l'ordinateur, à l'instar du ruban de Moebius, hybride l'intérieur et l'extérieur: les pensées humaines s'y manifestent sous la forme de programmes, comme s'il était désormais possible de visualiser ce qui semblait encore scellé naguère dans notre for intérieur
p. 113 L'ordinateur stocke, gère, simule, joue, seul ou avec des partenaires; il pilote trains, avions, machines, usines, robots; il transforme le bureau, la recherche, les sciences; il assiste l'inventeur, l'éditeur, l'ingénieur, le concepteur; il aménage bases et banques de données; il multiplie les services en tous genres. Il devient, comme le disait Protagoras de l'homme, la mesure de toute chose.
p. 120 A l'évidence, il n'est bientôt plus rien qui ne soit conçu traité et vécu en dehors de la machine polymorphe et polyvalente dont l'ordinateur est devenu à la fois la "tête chercheuse", le "moteur universel" et le "modèle référentiel"
Jusqu'à une époque récente, les circuits d'intégration étaient les traditions, les croyances, les moeurs, les rites, les cérémonies, les institutions, l'éducation, aujourd'hui en voie d'éclatement. L'électronique a pris le relais En schématisant à l'extrême, on peut dire que le monde contemporain est fondamentalement orienté et déterminé par l'Action. Contrairement à d'autres civilisations qui ont fait une place importante à la méditation, à la contemplation, au rêve, il n'est pratiquement rien aujourd'hui qui n'existe en dehors d'elle.

Chap. 6 Machine ou métamachine, l'aventure des multi-dimensions

p. 132 Croyances et convenances disposent des comportements comme le tracé cartographique dispose du territoire. Au contraire, l'information calque sa démarche sur le changement, si possible au moment et là où il a lieu. Cette tendance si caractéristique de notre époque entraîne la multiplication et l'accélération des techniques de l'information comme si le but ultime était de rendre compte de tout, partout et dans l'instant.
p. 138 Il semble bien que l'ordinateur s'ouvre au-delà de l'instrumental au point qu'il ne paraît pas excessif de parler de métamachine , voire de métainstrumentalité , par quoi il faut entendre que l'ordinateur débouche sur une dimension autre, ou plutôt sur des dimensions autres ?

Chap. 7 L'ordinateur aux confins de la toute-simulation.

p. 160 L'informatisation, dont on croit encore qu'elle est une conséquence de la révolution industrielle, est peut-être en train de produire sa révolution, celle qui guette aux portes du prochain millénaire.
p. 161 D'autant que l'informatique reprend en compte, mais en en multipliant les pouvoirs et les effets quasiment à l'infini, l'une des démarches les plus fondamentales de l'esprit humain, le besoin de connaître et de savoir. On peut en effet dire qu'au-dessus de la stratégie utilisée à des fins soit militaires, soit commerciales, se situe ce qu'on pourrait appeler la stratégie de l'épistémologie à laquelle l'ordinateur donne l'une des expressions les plus intéressantes sous la forme de simulation: étant donné telle situation, tel phénomène, tel problème, comment est-il possible de le re-produire ou plutôt comment est-il possible d'en construire un modèle qui, compte tenu d'une part des éléments connus et de leurs variations, de l'autre des éléments probables, enfin des éléments non connus, permette de le faire fonctionner au plus près de la réalité.
p. 169 Il est possible de dégager un certain nombre de faits de portée générale qui sont autant d'indices de ce qui change:

  1. L'informatique n'est pas purement affaire de service technique: les méthodes, les modèles, les procédures qu'elle emploie articulent le réel en fonction de son optique et de son cadre de référence;
  2. les opérations auxquelles elle procède pour traiter les données ont un pouvoir réifiant qui à la fois détermine des catégories et engendre une terminologie spécifiques;
  3. ceux qui recourent régulièrement à l'ordinateur voient leurs problèmes progressivement prendre la forme correspondant au type de traitement et de résolution qui est le sien;
  4. ce faisant, ils contractent une mentalité qui les retranche de certaines formes de pensée plus complexes mais qui leur donne en revanche une plus grande efficacité dans l'action.

p. 177 La question qui se pose finalement est celle-ci: sommes-nous assujettis à l'environnement toujours plus riche, plus complexe, plus fexible, plus attirant, plus fascinant que nous construit la technologie, corne d'abondance intarissable qui jette à profusion produits et services à tous les coins de l'horizon?

Chap. 8 Certitudes, espoirs, risques, de la créativité à la création, une mutation en perspective?

p. 185 Trois certitudes:
- Nous sommes engagés dans une aventure sans présédent, sans répit, sans garde-fou, peut-être sans limite.
- Il est devenu impossible de dresser un tableau général de la mutation en cours.
- Il nous appartient de contribuer à l'élucidation dont notre époque et nous-mêmes avons besoin. Le recours aux experts est utile; il ne suffit pas.
p. 186 Peut-on imaginer qu'une société fondée comme la nôtre sur la puissance croissante de la technologie voie émerger des valeurs nouvelles à partir du type de régulation qui s'élabore par l'interface de l'homme et de la machine?
p. 187 Ainsi, de même qu'on parle du "génie" d'une langue, par quoi on entend que le français, l'anglais et le russe ont chacun leur originalité et leur façon de s'exprimer, de même on est aujourd'hui en droit de parler d'un "génie" informatique: l'ordinateur manifeste en effet de plus en plus sa capacité d'innover, bref, de faire preuve de créativité.
p. 190 L'informatique, plus largement les techniques digitales, plus largement encore les nouvelles technologies sont-elles réduites aux usages et aux pratiques en cours, ou sont-elles susceptibles d'aborder d'autres parties de la réalité, tel le monde de l'art, plus largement le monde des valeurs, le seul semble-t-il, de donner orientation et sens à notre action?
p. 192 Distinction entre créativité et création:
- La première relève de l'aptitude de l'esprit à produire des formes nouvelles, aptitudes que j'ai proposé d'étendre au monde des machines, en particulier à l'ordinateur
- D'autre part, la création, hors de son contexte biblique, implique un type de changement qui sort du système établi pour en proposer un autre, par exemple celui de l'art.
p. 198 A propos du "computer art":
Tel un champ de forces, ce quelque chose dévie une partie de l'informatique de l'impératif de la production pour l'orienter vers l'appel à la création , en l'occurrence artistique, qui relève globalement du monde des valeurs.
p. 199 Dans sa courte existence, il est déjà notable que l'informatique ait fait preuve d'une vitalité sans équivalent dans aucun domaine, ni dans le passé, ni dans le présent. Force est donc de lui reconnaître une créativité hors du commun
La connaissance fournie à l'ordinateur sous forme d'algorithmes, d'heuristiques, de langages, de programmes, de procédures, est fondamentalement positiviste, comme l'est de son côté la connaissance qu'il fournit. Les champs d'application ont beau se multiplier à l'infini, ou presque, c'est toujours la même logique de la computation qui est à l'oeuvre. De fait, elle est tellement adaptée à notre époque qu'on finit par la prendre pour la seule possible.
p. 200 La question: l'informatique peut-elle continuer telle que nous la connaissons?
p. 201 Dans leur conception actuelle, les ordinateurs arrivent à un cul-de-sac. Il est donc nécessaire et urgent de les "humaniser" en faisant d'eux, non seulement des instruments efficaces ou des agents soumis, mais de véritables "partenaires".
l'informatique a jusqu'ici réduit l'Univers à son propre "univers", il est désormais temps qu'elle fasse un pas de plus Aucune Weltanschauung ne se réduit jamais à une collection de faits ou de données; elle implique toujours un sens que les sociétés développent au cours de leur histoire et qui éclaire simultanément leur existence au monde et la nature des liens qui unit leurs membres entre eux.
p. 207 L'activité des artistes contemporains qui oeuvrent avec les nouvelles techniques se distingue fondamentalement de l'activité techno-commerciale qui envahit le monde. L'une et l'autre ont beau recourir aux mêmes instruments, souvent aux mêmes procédures, leurs finalités respectives diffèrent.
Tant que nous en restons à une conception stratégique de l'informatique, nous nous enfermons dans un univers positiviste qui finit, l'effet des renforcements aidant, par ériger le Positivisme en système auto-suffisant.
p. 209 Si l'informatique s'en tenait là, elle n'aboutirait guère qu'à faire de nous, au pis des automates perfectionnés, au mieux des sosies de "Monsieur Teste" de Valéry, pour qui il n'est rien que de mental. Tout excès de positivisme, dû à l'emploi exclusif d'une technique asservie à une seule fin, débouche nécessairement sur le totalitarisme, patûre de toutes les idéologies.
Le voeu de voir l'informatique s'acheminer vers une axiologie n'est donc pas vain.
p. 210 C'est une chose de subir la machine comme destin; c'en est une autre d'apprendre à vivre avec elle.




L'avis d'Albert Schweitzer sur la notion du progrès


Quel progrès ce serait si, en les circonstances actuelles, chacun de nous consacrait tous les soirs trois minutes à contempler pensivement les planètes sans fin du ciel étoilé et si, en suivant un enterrement, nous réfléchissions aux énigmes de la mort au lieu de déambuler, la tête vide, derrière le cercueil.

Albert Schweitzer

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